Esperanza (Argentine), le 30 juillet 1863

Résumé

Dans cette lettre écrite le 30 juillet 1863 depuis Esperanza, François Dutruel informe son père Pierre du décès de son épouse, survenu peu après un accouchement.
Resté seul avec ses enfants, il décrit l’organisation mise en place pour s’occuper du plus jeune, confié à une famille du voisinage.
Il évoque sa situation matérielle, son exploitation agricole et l’élevage de bétail, qui lui permettent de subvenir aux besoins de sa famille malgré des difficultés financières passagères liées aux frais de sépulture.
Il demande l’envoi de livres de chant religieux et adresse à son père des paroles d’affection et de reconnaissance, tout en réaffirmant son attachement aux valeurs reçues dans son enfance.

Note sur la transcription
Cette lettre a été transcrite mot à mot, dans le respect de l’orthographe, de la syntaxe et des formulations d’origine.
Les passages signalés par XXX ou XXXXX correspondent à des mots ou expressions illisibles ou impossibles à déchiffrer avec certitude.
La ponctuation et les majuscules ont été ajustées uniquement lorsque cela était nécessaire à la lisibilité, sans modifier le sens du texte.

Transcription

Esperanza le 30 juillet 1863
Pour Pierre Dutruel

Mon très cher Père,

Je profite d’une occasion favorable pour vous donner de mes nouvelles. Grâce à Dieu, je me porte bien, mais j’ai eu beaucoup de disgrâces cette année : j’ai eu le malheur de perdre ma femme en suites de couches. Elle n’est restée que trois jours malade. Elle a seulement eu le temps de se confesser et de recevoir les sacrements ; elle est morte ensuite.

Je suis resté avec trois petits enfants, deux garçons et une fille XXXX.
Le petit garçon qu’elle a accouché avant sa mort est arrivé un mois avant sa maladie.

Elle avait accouché le jour de la Saint-François, tel qu’elle avait accouché de sa petite fille le même jour auparavant. Elle a été sépulturée le jour des Cendres. Elle a eu une belle sépulture. Tout le monde qui s’est trouvé à la cérémonie des Cendres n’a pas même attendu sa (mot illisible) pour accompagner la défunte au cimetière, quoique éloigné de l’église.

Tous les amis m’ont voulu prendre mes enfants, voyant ma position. J’ai remercié ; je les ai gardés, sauf seulement le dernier. J’ai été obligé de le donner à la femme de Michel Echernier.
Je lui paye six piastres par mois. Il se porte très bien et grandit bien. Si je n’avais pas eu le dernier, je rendais tout et je me retournai avec les deux autres en Europe.

Je suis dans ma maison comme dans un couvent : nous ne sommes que trois hommes. Si toutefois il y avait une bonne vieille qui se décide à venir dans le pays avec un de mes amis qui va en Europe et qui revient ici, on peut me l’envoyer, pourvu qu’elle soigne bien mon ménage et mes enfants. Elle sera bienvenue et reçue. Je ne suis pas à la misère. J’ai une centaine de bêtes à cornes ; pour l’année prochaine, une quarantaine de vaches à lait. Par conséquent, elle pourra manger du fromage, du beurre et du sérac, et tous les jours de la viande, et être bien payée.

Dans ce pays les messes sont chères. La sépulture de ma femme et les messes m’ont coûté plus de quarante piastres, et autres… deux cent cinquante francs, y compris les quatre messes chantées. On n’a encore point fait de sépulture dans la colonie telle que celle d’André Roland et de ma femme.

Je suis un peu gêné pour l’argent en ce moment, quoique je sois bien. Si vous pouviez me faire le plaisir de m’envoyer quatre livres de chant de recueil, qui sont de quatre signes, un graduel double. Ici nous n’avons que des graduels du Valais. Un vespéral, un cantique noté, (mot illisible), paroissien romain, qui serviront pour moi et mes enfants. Vous pouvez vous adresser à François Boujon, maréchal, qui était maire de la commune et du plain-chant, qui peut parfaitement vous indiquer où vous devez trouver le tout.

Sauf l’accident qui m’est arrivé, j’aurais fait apporter le grand missel ici. Nous en avons qui sont trop gaulois. On ne peut s’en tirer avec ces livres. Ici ce sont les chantres qui chantent l’épître, ce n’est pas comme chez nous.

Veuillez me faire cette amitié. Plus tard je pourrai vous renvoyer sous peu ce que vous dépenserez pour ces affaires que je vous demande. Il n’y a rien qui me ferait plus plaisir que cela, et après tous les ennuis que j’ai, de caresser mes petits enfants.

Tâchez de ne pas oublier votre enfant qui n’a jamais oublié les bons principes qu’il a reçus dans son jeune âge et qui vous embrasse de tout son cœur.

François Dutruel

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