La Vernaz – Jacques François Bouvet – 1829 – 1901
Le fils – Célestin François Bouvet – 1856 – 1942

Colonie Neuve de San José (Argentine), 7 mars 1903

Résumé

Célestin Bouvet répond à sa sœur au sujet du partage des biens après le décès de leur père.
Il décrit avec précision les événements qui ont suivi le décès de leur mère, notamment les tensions avec leur père et leur frère Albert, dont les décisions et les dettes compliquent fortement la succession.
Il évoque une réunion familiale tendue, la nécessité de passer par un notaire, un procureur et un avocat, ainsi que les difficultés à faire reconnaître les droits de chacun.
La lettre détaille également l’état des biens, leur estimation, les dettes à régler et les conditions du partage, tout en insistant sur la volonté de préserver une certaine équité.
Elle témoigne enfin des conditions de vie difficiles en Argentine, entre mauvaises récoltes et pertes liées aux maladies et aux sauterelles.
Cette lettre constitue un document exceptionnel sur les conflits successoraux dans les familles d’émigrants.

Note sur la transcription
Cette lettre a été transcrite mot à mot, dans le respect de l’orthographe, de la syntaxe et des formulations d’origine.
Les passages signalés par XXX ou XXXXX correspondent à des mots ou expressions illisibles ou impossibles à déchiffrer avec certitude.
La ponctuation et les majuscules ont été ajustées uniquement lorsque cela était nécessaire à la lisibilité, sans modifier le sens du texte.

Transcription

Colonia nueva de San José, mars 7 de 1903

Chère sœur,
Bouvet Marie Louise, commune La Vernaz

Chère sœur, je réponds à ta lettre datée du 29 décembre 9/2, qui est comme tu l’as souhaitée. Dieu merci, nous sommes tous en bonne santé pour le présent. Que la présente vous trouve de même.

Premièrement, je te demande excuse pour ma mauvaise écriture et mon peu d’orthographe. C’est pour te dire que, depuis que je t’ai envoyé l’autre lettre, je n’ai plus écrit en français.

Eh bien, chère sœur, tu voudrais, ou plutôt tu désires, savoir les choses et compte du partage. Je crois que ton procureur ne t’aura pas menti, malgré qu’il t’en aurait beaucoup dit, il ne t’aura pas tout dit. Pourquoi (parce que) il sera difficile de se rappeler de tout. Il suffira de te dire le plus nécessaire.

Chère sœur, premièrement, une dizaine de jours après la mort de ma chère mère, que Dieu gardera en son repos, on m’a dit que mon père était malade. Je m’empresse d’aller le trouver. Je le rencontre en route qui venait du maudit magasin d’Albert, qui est la cause de toutes les dettes qu’il faut payer.

Après les compliments d’habitude, il me demande où j’allais. Je lui dis que j’allais le trouver et en même temps lui offrir la maison pour se soigner. Il me dit que non, qu’il ne pouvait pas abandonner ses intérêts, qu’il m’en remercie beaucoup.

Alors il me dit : puisque tu es ici, je veux arranger mes choses. Il me demande conseil comme il devait faire.

Chère sœur, je me sais que je ne l’étais pas allé trouver pour des choses pareilles. Il persista toute la soirée. Alors je lui ai dit que l’unique chose qu’il pouvait faire, c’est de faire un inventaire et de t’envoyer que tu envoies une procure, que c’était l’unique chose qu’on pouvait faire.

Joseph vint avec nous. Il a envoyé chercher Albert qu’il vienne pour le lendemain matin à huit heures pour une réunion de famille.

Le coquin n’a pas tant attendu. Malgré que c’était en hiver, à quatre heures du matin il est déjà à la maison avec la bouteille pleine. Quand nous levâmes, nous voyons le cheval du monsieur. D’après les salutations, je vois que tous deux étaient moitié ivres.

Cela ne me fit pas plaisir, premièrement d’être venu avant le jour et de voir l’état qu’ils étaient.

Mon père me dit : Alberto est là, arrangez-vous avec lui. Moi je lui réponds que je n’avais point d’arrangement à faire avec lui, qu’il était comme un de nous autres.

Alors Albert dit qu’il ne ferait point d’arrangement avant que tous ses papiers soient en règle.

Quelques jours après, nous allâmes consulter un notaire, homme de confiance, en lui disant tout ce que nous en savions. Le notaire nous dit qu’il serait mieux d’initier la succession de la mère.

Nous avions l’envie de sortir la part de ma mère, et du restant qu’il en ait fait une pipe ou un sifflet, peu nous importait. Pourquoi (parce que) on voit bien ce qu’ils nous ont fait arriver.

Nous avons donné le pouvoir à un procureur et nommé un avocat, mais comme ils ont été si lents, le procureur et l’avocat…

Chère sœur, ce que c’est que Blanc n’abandonnera pas ton travail, je ne le crois pas. L’homme qui a acheté, c’est un nommé Joseph Labarra de la commune de Seytroux. Bon ou pas, je ne sais pas.

J’oublie de te dire que ce papier dont Albert me parlait, c’est un papier fait par un notaire, que mon père devait payer 100 $ par an pour les bons services qu’il avait faits. Nous l’avons combattu mais nous n’avons rien gagné.

Il a fallu venir à un arrangement dont on vous donnera compte plus tard.

Chère sœur, on avait dit à Maurice Blanc qu’il te dise que l’argent pour ton partage, que tu te la gardes, et que tu te fasses rendre compte à François Bouvet et que tu nous en rendes compte aussi.

Chère sœur, tu me dis qu’en Europe il n’y a plus de conscience. Je me permets de te dire que je ne sais pas comme tu es, mais pour ton cas, nous on en a encore un peu, pourquoi (parce que) ce qui t’appartiendra, tu l’auras jusqu’au dernier centime.

Chère sœur, à quoi perdre sa conscience pour un moment que nous restons si bas. Pensons que nous avons une âme à sauver à Dieu.

Chère sœur, je crois que tu as compris notre idée. Maintenant, il suffira de te dire les dettes et le partage.

Premièrement, il a fallu rendre un inventaire judiciaire, faire le partage conformément à l’inventaire du terrain et des meubles, parce que des animaux il n’y en avait pas, la marque étant au nom d’Albert. Cependant, il y en avait : bêtes à cornes 70, chevaline 40, brebis 100.

Le terrain et les meubles ont été évalués environ 397 et 635, mis ensemble à chacun environ 1679.

Tu as eu une concession et demie mais tu as à rendre aux autres pour égaliser les parts. Le terrain est vendu à environ 2200 $, meubles pour 56 $.

Les dettes que nous avons à payer sont toutes d’Albert.

Après, il a mis un magasin en société…

Chère sœur, voici trois années de mauvaises récoltes…

Chère sœur, je finis ma lettre en te disant que mon père n’a pas fait de testament. Ainsi, tu auras ta part comme quiconque.

Je finis en vous disant que je ne vois plus guère, que c’est déjà six heures du soir.

Votre très humble et obéissant serviteur,
9.9.9. Bouvet Célestin

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(document d’archive, écriture manuscrite d’origine)

Le déclenchement des conflits d’héritage

Cette lettre montre un moment clé : juste après un décès, tout bascule

Un moment critique

Après la mort d’un parent :

  • les décisions doivent être prises rapidement
  • les intérêts individuels apparaissent
  • les tensions éclatent

👉 ici, la réunion familiale tourne immédiatement au conflit

Des rapports de force

Dans cette lettre :

  • un père affaibli
  • un fils dominant (Albert)
  • les autres héritiers en opposition

👉 chacun cherche à défendre sa position

Le passage au juridique

Face au blocage :

  • recours à un notaire
  • nomination d’un procureur
  • intervention d’un avocat

➡️ la famille passe du privé au judiciaire

Une rupture durable

Ces situations entraînent souvent :

  • perte de confiance
  • divisions profondes
  • conflits qui durent des années

Conclusion

Cette lettre illustre clairement que :

➡️ les conflits d’héritage commencent souvent immédiatement après le décès
➡️ les décisions prises à ce moment sont déterminantes
➡️ et peuvent marquer durablement les relations familiales

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