La Vernaz – Jacques François Bouvet – 1829 – 1901
Le fils – Célestin François Bouvet – 1856 – 1942

Colonie Neuve de San José (Argentine), 17 juillet 1910

Résumé

Célestin Bouvet écrit à sa sœur pour donner des nouvelles de la famille, marquées par la maladie de son épouse et un travail agricole très intense.
Il décrit une année difficile, avec des récoltes insuffisantes dues aux sauterelles et à la sécheresse, malgré un bon rendement du maïs.
La lettre évoque également des décès d’enfants, l’état des familles proches et les conditions de vie en Argentine.
Elle révèle enfin une certaine prudence dans l’écriture, laissant entendre que tout ne peut être dit librement.

Note sur la transcription
Cette lettre a été transcrite mot à mot, dans le respect de l’orthographe, de la syntaxe et des formulations d’origine.
Les passages signalés par XXX ou XXXXX correspondent à des mots ou expressions illisibles ou impossibles à déchiffrer avec certitude.
La ponctuation et les majuscules ont été ajustées uniquement lorsque cela était nécessaire à la lisibilité, sans modifier le sens du texte.

Transcription

Colonie Neuve de San José, juillet 17 de 1910

Chère sœur et beau-frère,

Après avoir tant attendu, me voici. J’ai beaucoup retardé pour t’écrire. Ce n’est pas tant pour négligence, mais un peu doublé, comme vous le verrez ci-après. Je te demande excuse pour le retard.

Chers parents, j’ai reçu votre lettre le 8 avril. Elle est restée un mois pour venir. Elle nous a trouvés tous bien et pleins de santé et de joie. Le lendemain au soir, le neuf, le cadet des garçons s’est marié avec une fille de 18 années. Il y avait deux mois qu’il était revenu de faire son service. Ils sont avec nous autres. Ils travaillent intéressés à la récolte.

Un jour après la Constantine, ma femme est venue malade. La maladie qu’elle souffre, il y a longtemps, elle s’appelle dyspepsie colique. Elle ne va du corps qu’à force de médicaments. Si vous avez quelques remèdes, dites-le-moi, que j’en serais très content, en même temps retour de l’âge.

Après il lui est venue une poisse. D’un côté nous avons été au médecin. Ce jour-là était fin mai. Pendant la journée il s’est levé un vent froid et voilà qu’elle a pris froid. Quelques jours après, une indigestion. Cette fois-là, je croyais bien qu’elle était perdue. J’ai envoyé chercher la fille aînée qui est proche. Quand elle arriva, elle me dit que sa belle-mère avait été de même, qu’il fallait faire cuire un peu de cannelle et lui en faire boire. Après avoir bu deux ou trois cuillerées, elle a été mieux. Dieu soit remercié. Tout ça s’est passé dans les mois d’avril et mai.

Maintenant elle est faible et maigre, ça va mieux. Le médecin m’a dit qu’il fallait qu’elle se fortifie, qu’après il combattrait la dyspepsie.

Chers parents, après on s’est mis à ramasser. Le maïs, le jour je le coupais, le garçon labourait et la nuit on cassait les épis ou bien on défeuillait, et de tant de travail voilà que je me suis oublié.

Hier matin nous avons fini de semer. La quantité de semence n’est pas beaucoup. Il y a environ 17 hectares, que blé, lin et avoine. Dieu veuille qu’on ait meilleure récolte que l’année passée.

Chers parents, je vois par votre lettre que vous avez eu de bonnes récoltes. Tant mieux, j’en suis très content. Moi je n’en suis pas de même. Nous n’avons pas même assez récolté pour la semence. Pour le pain nous en avions gardé un peu de l’autre année. Pour le pain on n’a pas peur, on en trouvera. Pourquoi ? XXX XXX aller au boulanger qu’au médecin malgré la mauvaise récolte. Ce n’est pas qu’elle ait été mauvaise, c’est à cause des sauterelles. Aussi elles ont mangé par quatre fois depuis le 20 août à la fin de septembre. Et dans le mois d’octobre, il doit fleurir et en ce temps-là envoyer XXX. Vous pouvez vous imaginer quel effet la récolte qu’on pouvait faire.

Le maïs, lui, il a été bon. Le temps a été très propice. Beaucoup des plantes avaient 3 m 30 de longueur. Arbres, légumes, tout a été dévoré.

Chère sœur, écoute bien ce que je veux te dire. Tu me demandes des nouvelles des parents. Je voudrais bien te satisfaire, mais comme on ne peut pas tout écrire ce que l’on pense, tu me diras si c’est toi qui lis les lettres, car si ce n’est pas toi, je me limiterais. Pourquoi ? Les buissons parlent, tu m’as compris.

Chère sœur, tu me répondras, n’est-ce pas, si c’est toi unique. Je t’enverrai vrai et que tu diras c’est pas possible.

Chère sœur, tu me dis que Dionise a eu un garçon. Je suis très content qu’il se porte bien. La dernière de nos filles qui s’est mariée aussi a eu un garçon, mais malheureusement il est mort. Il n’a vécu qu’un mois. On l’a enseveli une dizaine de jours avant que je reçoive ta lettre.

Il y a eu une maladie qui en a beaucoup de ces petits enfants.

Tu me dis que Joseph se porte bien et qu’il travaille comme un jeune. Je le crois bien. Pourquoi ? Quand on devient vieux, on a plus d’intérêt que quand on est jeune. Hélas, c’est la vie du monde.

Bienheureux ceux qui ont une bonne santé. Nous, les deux, nous sommes faibles de vie et les membres nous font mal le matin quand on se lève. C’est la vieillesse, voilà tout.

Chère sœur, tu me demandes si l’on n’a pas la sécheresse. Eh bien, huit mois en hiver ne fait pas tant de mal qu’en été. À peine on a eu un peu de pluie pour faire lever le blé.

Depuis que je suis à l’Argentine, voici deux fois que je vois la même chose. Deux fois que les sauterelles ont tout mangé et deux hivers qu’il gèle en abondance. Il gèle beaucoup. S’il n’y avait quelques jours d’intervalle, on peut dire deux mois sans mentir. Vous direz, et vos animaux, qu’est-ce qu’ils font ? Eh bien, ils gonflent les reins.

Cette année, il y a une maladie qu’on appelle aftosa qui prend tout le troupeau à la fois. C’est une fièvre. Le pire, c’est qu’elles ne peuvent manger. La bouche leur pèle toute et il y en a qui leur tombent les ongles. Les voisins l’ont déjà eue, il y a comme un mois, mais nous non. Peut-être on échappera.

Chère sœur, ce qui m’étonne, c’est que vous avez eu un jour de pluie au mois de janvier. C’est étonnant.

Maintenant, parlons d’autre chose, des parents. Commençons par la famille Hauteville. Ils se portent bien. Ils sont seuls avec leurs deux derniers des garçons. Ils sont tous mariés, moins ces deux-là, et une fille, Marie, est rentrée au couvent des sœurs de Joseph. Ceux qui vous ont dit qu’ils avaient 17 enfants ne vous ont pas menti, mais trois sont morts. Il y en a cinq de mariés, quatre filles et un garçon.

Joseph, c’est un véritable Bouvet. S’il était vers vos tonneaux, il ferait bien descendre quelques douveles.

Vous direz « et toi tu renies à ton nom ». Eh bien non, mais je renie à la profession. Pour vous faire comprendre, j’aimais bien boire quelques verres en société. Et pour mieux vous faire comprendre, depuis une moisson à l’autre, il y en a à la maison. Quand le garçon s’est marié, on a acheté le vin. Il y en a encore, personne n’en boit. Il y a de l’eau-de-vie de marc qui a cinquante ans, elle est là sur une table. Si vous voulez venir l’éprouver, à votre service.

Respect de la femme d’Albert, du premier lit huit enfants, deux morts. L’aîné est marié, il a eu des jumeaux, un est mort. Elle s’est remariée, mais après avoir eu quatre enfants, deux sont morts. Ce que je crois, elle en a eu deux après et il a passé assez misérablement.

Chère sœur, ce que je crois, vous avez eu beaucoup de pluie au printemps. J’ai vu par les journaux qu’il y avait plusieurs centaines de mètres de terre sous Larringes.

Le 9 avril, j’ai su la mort de Victor Noir le 6 du même mois.

La femme de Martin Basil du Biot est morte il y a environ un mois.

Chère sœur, qui c’est qui a écrit ta lettre ? Elle est très bien écrite. Je vois qu’il est bien instruit.

Comme je n’ai plus guère de place, je vais finir en vous disant que vous nous répondrez au plus vite. Vous ne serez pas négligents comme moi.

Donnez le bonjour à tous les parents et à ceux qui demandent pour moi. Et vous, recevez nos sincères salutations et amitiés.

Et Louis Blanche, quelle est sa vie ? Donnez-lui le bonjour s’il vit encore.

Bouvet Célestin

📄 Consulter la lettre originale (PDF)
(document d’archive, écriture manuscrite d’origine)

« Les buissons parlent » : écrire avec prudence

Dans cette lettre, Bouvet écrit : « les buissons parlent »

Cette expression signifie :
👉 que les paroles circulent
👉 que ce qui est écrit peut être lu par d’autres

Au début du XXᵉ siècle :

  • les lettres passent par plusieurs mains
  • elles peuvent être lues par des tiers
  • la confidentialité n’est pas garantie

Les correspondants adoptent donc parfois :

  • des sous-entendus
  • des messages incomplets
  • ou des précautions dans leurs propos

👉 Bouvet demande même si sa sœur lit elle-même la lettre avant d’en dire davantage

Vues : 0