La Vernaz – Jacques François Bouvet – 1829 – 1901

Colonie Hoker (Argentine), 30 juillet 1894

Résumé

Dans cette lettre écrite le 30 juillet 1894 depuis la colonie Hoker, Jacques-François Bouvet traite d’une affaire délicate concernant une procuration confiée à son cousin François.
Soucieux d’éviter des démarches notariales coûteuses et compliquées en Argentine, il propose une stratégie visant à récupérer les documents et les sommes qui lui appartiennent.
Il recommande à sa fille et à son beau-fils la plus grande discrétion afin d’éviter tout conflit et leur explique les précautions à prendre en cas de poursuites pour remboursement.

Note sur la transcription
Cette lettre a été transcrite mot à mot, dans le respect de l’orthographe, de la syntaxe et des formulations d’origine.
Les passages signalés par XXX ou XXXXX correspondent à des mots ou expressions illisibles ou impossibles à déchiffrer avec certitude.
La ponctuation et les majuscules ont été ajustées uniquement lorsque cela était nécessaire à la lisibilité, sans modifier le sens du texte.

Transcription

Colonie Hoker, le 30 juillet 1894

Bien chère fille et beau-fils,

Je m’empresse de répondre à votre aimable lettre du 24 mai que je viens de recevoir.

Comme mon cousin François possède de moi une procuration générale, je ne crois pas que pour lui faire rendre des comptes et l’empêchez de vous faire rembourser l’argent que vous avez reçu de lui, qu’il serait suffisant de vous envoyer sous seing privé, sur une feuille de 50 centimes, une procuration pour vous autoriser à tenir mon lieu et place.

D’après moi, pour cela, je serais obligé de lui enlever, par voie de notaire, le pouvoir que je lui ai conféré, ensuite que, par même voie, je nomme un autre procureur, que je fasse viser les dites pièces par le consul, ce qui dans ce pays coûte les yeux de la tête ; puis encore, comme les notaires ici ne peuvent écrire aucun document en français, le nouveau procureur devrait encore dépenser pour faire traduire ces pièces.

Dans le but d’éviter des dérangements et tous ces frais, j’ai imaginé de m’en prendre d’une manière toute pacifique, que je crois, si vous êtes discrets, réussira.

Mon plan consiste en ceci : en même temps qu’à vous j’écris à François que, me faisant vieux, je veux arranger mes affaires de famille et qu’en conséquence il m’est absolument nécessaire qu’il m’envoie l’obligation qu’il a contre vous et, dans le cas qu’il aurait entre les mains d’autre argent m’appartenant, qu’il vous le remette aussi contre reçu et qu’il m’envoie aussi ce reçu pour le tenir avec le billet, lui faisant entendre que je veux posséder ces pièces pour plus tard pouvoir établir mes comptes en toute règle.

Comme vous le comprendrez facilement, ceci est un truc pour le déposséder de ce qui m’appartient et lui empêcher qu’il lui prenne l’envie de vous faire des misères.

J’espère que mon plan réussira ; seulement je ne saurais trop vous recommander la plus grande discrétion, car tel que je le connais, s’il éventait quelque chose, il ne manquerait pas de nous faire des misères.

Maintenant, s’il ne m’envoie pas votre billet, je vous le ferai savoir et nous verrons la manière de nous y prendre différemment. Je conserve votre papier timbré pour le cas qu’il pourrait me servir.

P.S. En prévoyance du cas que mon procureur vous ferait assigner pour le remboursement de votre obligation, je joins à la présente lettre une seconde que vous pourrez présenter au juge, munie de la présente enveloppe que vous conserverez soigneusement afin que les timbres fassent foi qu’elle provient de moi. Je sais qu’elle ne sera pas suffisante pour empêcher de toucher la somme que vous devez, mais enfin vous serez toujours en mesure de demander un terme assez long pour m’écrire et pouvoir recevoir mes ordres.

Toujours votre père dévoué
Bouvet Jacques François

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(document d’archive, écriture manuscrite d’origine)

Comment les émigrants géraient leurs biens restés en France

À la fin du XIXᵉ siècle, les émigrants savoyards installés en Argentine continuaient souvent à posséder des biens en France (terres, héritages, créances). Leur gestion à distance reposait sur plusieurs pratiques visibles dans les lettres de Jacques-François Bouvet.

1. La procuration : un outil indispensable

Les émigrants confiaient leurs affaires à un parent ou à un proche resté au pays grâce à une procuration.
Cette personne pouvait :

  • vendre des biens

  • encaisser de l’argent

  • régler des dettes

👉 Exemple : Bouvet évoque une procuration générale confiée à son cousin François.

2. Des risques fréquents

Ces procurations pouvaient entraîner :

  • des retards dans les comptes

  • un manque de transparence

  • parfois des conflits familiaux

👉 Bouvet cherche ici à récupérer ses droits en évitant que son cousin ne conserve des sommes ou documents.

3. Des démarches juridiques compliquées

Depuis l’Argentine, toute procédure officielle était lourde :

  • passage par un notaire

  • validation par le consulat français

  • traduction des documents (les actes ne pouvant être rédigés en français localement)

👉 Bouvet souligne que ces démarches « coûtent les yeux de la tête ».

4. Des solutions “pratiques” plutôt que légales

Pour éviter ces frais, les émigrants utilisaient souvent :

  • des accords sous seing privé

  • des lettres servant de preuve

  • des stratégies discrètes pour récupérer leur dû

👉 Bouvet propose un véritable plan pour récupérer ses documents sans procédure officielle.

5. L’importance du courrier comme preuve

Les lettres pouvaient servir :

  • de justificatif devant un juge

  • de preuve d’intention ou d’accord

👉 Bouvet envoie même une lettre à conserver avec l’enveloppe pour prouver son origine.

Conclusion

Ces correspondances montrent que les émigrants devaient faire preuve :

  • de prudence

  • d’ingéniosité

  • et d’une grande confiance familiale

pour gérer leurs biens à distance entre la Savoie et l’Argentine.

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