La Vernaz – Jacques François Bouvet – 1829 – 1901
Colonie Hoker (Argentine), 24 juin 1896
Résumé
Jacques François Bouvet donne des nouvelles de la famille et de l’organisation du travail sur les terres, en précisant les personnes qui exploitent ses concessions et les activités commerciales menées, notamment le négoce des œufs.
Il revient sur des questions administratives liées à une procuration qu’il regrette d’avoir confiée, en soulignant les difficultés pour en reprendre le contrôle.
La lettre décrit également le pèlerinage de Luján effectué par son épouse, présenté comme un événement important marqué par la foi et des récits de guérisons.
Il termine par des salutations familiales et des encouragements à l’éducation des enfants.
Note sur la transcription
Cette lettre a été transcrite mot à mot, dans le respect de l’orthographe, de la syntaxe et des formulations d’origine.
Les passages signalés par XXX ou XXXXX correspondent à des mots ou expressions illisibles ou impossibles à déchiffrer avec certitude.
La ponctuation et les majuscules ont été ajustées uniquement lorsque cela était nécessaire à la lisibilité, sans modifier le sens du texte.
Transcription
Colonie Hoker, le 24 juin 1896
Cher beau-fils et fille,
Vous me pardonnerez le retard de vous avoir répondu à cause des grands travaux de moisson et de vendange. Mais, malgré ma main un peu tremblante et la vue qui n’est plus la même qu’à 40 ans, je m’excite de vous répondre à votre lettre du 13 décembre 1895 qui m’a fait grand plaisir.
Grâce à Dieu, nous sommes tous en bonne santé. Je désire que la présente vous trouve de même.
Les enfants de Josephe, il y en a trois qui sont à la charrue, un garçon et deux filles.
Célestin, les deux premiers sont prêts à marier. La famille de l’Élie, si vous voyiez les beaux lurons que c’est, et travailleurs.
Et toutes les familles donnent bien le bonjour et vous souhaitent toutes les amitiés respectueuses et une bonne prospérité.
Chère fille, maintenant la Françoise Borget a sept garçons. Pour son neveu, s’il était une fille, elle ferait ce qu’elle pourrait pour la faire venir. S’il avait de quoi venir, il y a du pain à manger. Elle vous souhaite une bonne prospérité et une bonne santé.
Pour le feu du Joty, c’est malheureux. Je connais ce qu’il peut y avoir résulté.
Toutes les fois que tu m’écriras, dis-moi les morts. Il n’y en a plus guère de mon âge. Je suis de 1829, le 15 août. Je crois qu’il n’y a plus que Bonnaventure devant moi.
Cher beau-fils, pour Claude François Bouvet, quand je suis parti en Amérique, si j’avais su ce que je sais, il n’aurait jamais eu ma procure. Mais c’était à cause de mon oncle Jean-Marie que j’avais confiance. Le pauvre homme me dit un jour : prends-en un autre.
Ça coûte cher pour faire une procure notariée, traduite en français, passée au conseil, ça revient à 200 francs. Alors c’est tout pouvoir pour détruire la procure qu’il tient et rendre les comptes.
Tu demandes lesquels travaillent notre terre en remplacement de Jacques Degenève. Il y a François Treboux de Vinzier, l’autre c’est un Français, et l’autre c’est la Marie Colloud, veuve Louis Bondaz, fils Ragoton de Lullieresson, venue de Santa Fé.
Et la vigne, c’est Joseph Trabichet qui la travaille à la moitié. Et Albert fait le négoce des œufs. Il en mène, un dans l’autre, toutes les semaines 200 douzaines et 100 poules. Le négoce est bon.
Chère fille, ta mère a été à Luján le 8 décembre 1895. Le pèlerinage est grand. Rien que les deux colonies, ils étaient plus de 50 au départ de Colón. Il y a eu grand-messe, les orgues et accompagnés au bateau avec musique.
La Notre-Dame est à 220 lieues sans mettre les pieds à terre. Les guérisons, il y en a des milliers. Elle a vu de ses yeux un jeune homme avec une béquille. Elle l’a vu retourner sans et guéri. Elle n’a jamais vu d’aussi beau que la chapelle de l’apparition de Luján.
Tous les jours, il y en a des milliers de personnes.
Pour la récolte, elle a été moyenne.
Si elle avait pu avoir un livre de la Notre-Dame de Luján écrit en français, on vous en aurait envoyé un, mais c’est tout en espagnol. Elle n’a pas vu en Europe de plus beau.
Au beau temps, on vous enverra notre photographie et celle de François.
Il nous a bien fait plaisir que vos enfants nous aient souhaité la bonne année. On leur souhaite la sagesse, un bon courage, une bonne instruction à la crainte de Dieu.
Tu donneras bien le bonjour à Jules Berger et à notre filleule Lidie, tu diras comment ils se portent, et les enfants à ta tante Louise et ta tante Julienne.
Pas autre chose pour le moment.
Le bonjour à Victor et à Jean-Louis Hauteville, et à parents et amis qui parleront de nous. N’oublie pas la Marthe.
Nous sommes tous consorts pour saluer cordialement et souhaiter bonne prospérité.
Vous me direz toujours s’il passe chez Claude François.
Tous en bonne santé. Va pour Dieu.
Je vous offre mes respectueuses salutations.
Bouvet Jacques François
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(document d’archive, écriture manuscrite d’origine)
Les procurations : une nécessité… risquée
Dans cette lettre, Bouvet regrette d’avoir confié une procuration à un proche.
Au XIXᵉ siècle, les émigrants doivent souvent gérer leurs biens restés en France à distance.
Pour cela, ils donnent pouvoir à quelqu’un de confiance.
Mais cette pratique comporte des risques :
- manque de transparence dans les comptes
- lenteur ou absence de réponse
- difficulté à reprendre le contrôle
Bouvet souligne aussi le coût important : environ 200 francs pour une procuration officielle.
Une fois donnée, la procuration donne presque tous les pouvoirs. La retirer est compliqué et demande de nouvelles démarches.
Le pèlerinage de Luján vu par les colons
Bouvet décrit le pèlerinage de Notre-Dame de Luján, auquel participe sa femme en 1895.
Ce pèlerinage est un moment fort pour les colons :
- déplacements en groupe depuis les colonies
- voyage long, parfois sans interruption
- célébrations importantes (messe, musique, rassemblements)
Il évoque :
- plus de 50 personnes au départ de Colón
- une grande messe solennelle
- une forte affluence de fidèles
Les récits de guérisons sont nombreux.
Sa femme raconte avoir vu un homme guéri, abandonnant sa béquille.
Ce lieu devient un repère spirituel majeur pour les émigrants,
équivalent à de grands sanctuaires européens.
