La Vernaz – Jacques François Bouvet – 1829 – 1901
Le beau-fils – Jean-Louis Hauteville – 1853 – 1932
Colonie San José (Argentine), 16 juin 1899
Résumé
Jean-Louis Hauteville écrit à sa belle-sœur pour évoquer la succession de sa mère et les difficultés rencontrées dans le partage des biens.
Il dénonce le comportement du père, accusé de favoriser un fils, Albert, au détriment des autres héritiers, et décrit une situation financière dégradée marquée par des dettes et une mauvaise gestion.
Face à ce contexte, il recommande l’envoi d’une procuration afin de défendre les droits de son épouse dans la succession.
La lettre donne également des nouvelles de sa famille et témoigne des liens qui subsistent malgré la distance.
Elle constitue un témoignage fort des tensions familiales liées aux héritages dans les familles d’émigrants.
Note sur la transcription
Cette lettre a été transcrite mot à mot, dans le respect de l’orthographe, de la syntaxe et des formulations d’origine.
Les passages signalés par XXX ou XXXXX correspondent à des mots ou expressions illisibles ou impossibles à déchiffrer avec certitude.
La ponctuation et les majuscules ont été ajustées uniquement lorsque cela était nécessaire à la lisibilité, sans modifier le sens du texte.
Transcription
Colonie San José, le 16 juin 1899
Chère belle-sœur et cher beau-frère,
Je vous écris ces quelques mots pour vous faire savoir de nos nouvelles qui sont bonnes pour le moment, Dieu merci.
J’espère que la présente vous trouve de même.
Chère belle-sœur, je pense que tu auras reçu la nouvelle de la mort de notre pauvre mère, que Dieu la voie en gloire, et en même temps pour te dire que tu envoies une procure pour que l’on puisse arranger le peu qui nous viendra de notre mère.
Tu pourrais la faire faire à Pierre Frézier de Vailly, qui peut la faire en espagnol. Tu pourrais demander à emprunter la mienne à mon frère Maurice, il pourra la faire comme la mienne et tu l’enverras à celui que tu voudras, moyennant que tu ne la fasses pas à ton père et non plus à Albert, parce qu’ils n’ont pas plus de conscience que le vieux croquant.
Tout l’intérêt que ton père a, c’est pour Albert. Albert a mis un négoce, il y a à peu près 15 mois, à moitié avec un autre individu. Ils ont mis chacun 7 500 francs papier, et Albert n’avait pas d’argent. Ça fait qu’ils ont vendu des bêtes et la récolte pour faire cet argent qu’il a donné à Albert. Et à peu près trois mois après, l’individu qui était en société avec Albert n’a plus rien voulu savoir du négoce d’Albert. Il a vendu sa part à Albert, et Albert n’avait pas d’argent, et ton père a répondu pour Albert une autre fois pour 7 500 francs.
Ça fait que ton père, il faudra qu’il vende sa terre pour payer les dettes d’Albert, et les animaux vont tous être à Albert. Il a fait faire une marque à son nom et il a tous marqué les animaux.
Depuis que Albert a été grand, il a gouverné à la maison et depuis c’est toujours allé en erreur à la maison. Quand ils ont acheté à la colonie Hoker, ils ont tous payé leur terre avec l’argent qu’ils ont vendu la vieille, et il leur restait encore pour bâtir. Et deux années après, ils ont vendu une concession à Joseph, mais Joseph les a payés, et cet argent-là et celui de la récolte a tout passé au bleu. Ils ont seulement alambré (conservé tel quel) 4 concessions.
Ça fait que ton père et Albert ne veulent pas partager et non plus faire un inventaire. Et moi, Célestin et Joseph, on ne veut pas laisser comme ça, parce que tous les bénéfices qu’ils feront avec la récolte, ça va tout aller à Albert une autre fois.
Ça fait que nous voulons qu’il nous donne les droits de notre mère. Si c’était un homme de conscience, on ne lui demanderait rien le temps qu’il vit, mais on voit qu’il y prend à ceux qui ont travaillé pour y donner à un fainéant qui n’a jamais rien fait que d’aller à cheval d’une maison à l’autre.
Chère belle-sœur, ce serait bien mieux si tu étais près de nous, tu verrais tout ce qu’il y a. Mais de venir à présent, ce serait de l’argent mal employé.
Après la mort de ton père, s’il reste quelque chose, tu pourras venir, mais de ton père il ne faut rien attendre. Il va partout répondre pour Albert, et puis Albert ne va pas payer, et puis il faudra que ton père paye. Ça fait que tout ce qui viendra à ton père va s’en aller comme ça.
Chère belle-sœur, je te dirai que Elie et tous mes enfants se joignent à moi pour vous faire des compliments. Je te dirai que j’ai 10 enfants vivants et un de mort, 7 garçons et 3 filles. Les trois premiers des garçons sont mariés mais ils ne sont pas avec nous. Félix reste avec ton père, il y a trois ans qu’il est avec eux. Il est resté deux ans domestique et il y a une année qu’il travaille à son compte. Je pense que nous aurons plus de famille. Le dernier a 4 ans. En remerciant Dieu, ils sont tous bien dégourdis.
Chère belle-sœur, si tu envoies une procure, tu feras justifier l’argent que tu as reçu en Europe, parce que ton père dit que tu as assez reçu, qu’il ne te revient plus rien.
Chère belle-sœur et cher beau-frère, je n’ai pas d’autres choses à vous dire. Je finis ma lettre en vous embrassant de tout mon cœur. Je suis pour la vie votre beau-frère dévoué.
Hauteville Jean-Louis
Vous donnerez bien le bonjour à tous mes parents et amis, et tu diras à Maurice que je ne lui ai pas fait réponse parce que je n’avais pas de nouvelles intéressantes pour le moment.
Cher Joseph, ne penses-tu rien aux moments qu’on a passés dans notre jeunesse ? Il me semble si l’on se voyait un jour, nous aurions beaucoup de choses à se dire. Donc attendons le plaisir de nous voir. Je finis en te serrant la main.
Adieu.
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(document d’archive, écriture manuscrite d’origine)
Héritages et conflits familiaux
Cette lettre révèle une réalité souvent moins visible : les conflits autour des héritages
Des situations fréquentes
Dans les familles d’émigrants :
- certains restent en Europe
- d’autres partent en Argentine
- les biens sont répartis à distance
👉 Cela entraîne :
- incompréhensions
- soupçons
- tensions durables
Le rôle des parents
Ici, le père est accusé de :
- favoriser un fils
- engager des dépenses importantes pour lui
- refuser le partage des biens
👉 Ce type de situation pouvait déséquilibrer toute la famille
L’importance des procurations
Pour se protéger, les héritiers doivent :
- donner pouvoir à une personne de confiance
- faire valoir leurs droits à distance
➡️ sans cela, ils risquent de perdre leur part
Conclusion
Cette lettre montre que :
➡️ l’émigration ne supprime pas les conflits familiaux
➡️ la gestion des biens à distance les amplifie souvent
➡️ et la confiance devient un enjeu central
