La Vernaz – Jacques François Bouvet – 1829 – 1901
Le beau-fils – Jean-Louis Hauteville 1853 – 1932

Colonie San José (Argentine), 13 avril 1892

Résumé

Jean-Louis Hauteville écrit à son beau-frère pour lui présenter sa situation en Argentine, où il possède deux concessions et exploite ses terres avec du matériel et des animaux.
Il insiste sur les avantages de la vie en Amérique, qu’il juge moins pénible et plus favorable que celle restée en Savoie, tout en reconnaissant que certains ne s’y adaptent pas.
La lettre est également très concrète : il donne des conseils précis pour préparer le voyage, éviter certaines dépenses inutiles et apporter des objets utiles ou revendables.
Elle constitue un témoignage précieux sur les conditions de vie des colons et sur l’organisation matérielle d’un départ vers l’Argentine.

Note sur la transcription
Cette lettre a été transcrite mot à mot, dans le respect de l’orthographe, de la syntaxe et des formulations d’origine.
Les passages signalés par XXX ou XXXXX correspondent à des mots ou expressions illisibles ou impossibles à déchiffrer avec certitude.
La ponctuation et les majuscules ont été ajustées uniquement lorsque cela était nécessaire à la lisibilité, sans modifier le sens du texte.

Transcription

Colonie Saint José, le 13 avril 1892

Cher beau-frère et cher ami,

Je réponds à ta lettre que j’ai reçue le 10 avril, qui nous a fait un grand plaisir de savoir de vos nouvelles, de savoir que vous étiez tous en bonne santé et moi je te dis que nous aussi nous sommes tous en bonne santé grâce à Dieu. Ma femme se joint à moi pour vous faire des compliments ainsi que tous mes enfants.

Cher beau-frère, tu me demandes combien j’ai d’enfants. Je te dis que j’en ai 8, 5 garçons et 3 filles. Tu me demandes combien j’ai de concessions, j’en ai rien que deux qui sont payées, Dieu merci. Si j’avais resté chez nous, je n’aurais pas ce que j’ai. Je ne suis pas riche mais je ne changerai pas mes deux concessions contre tous les biens du Crocan. Je vis mieux tranquille. Eux, les Bouvet, ne me donnent rien. Tous leurs biens pour aller les travailler, je n’irais pas.

Les travaux ne sont pas si pénibles en Amérique. On ne fait que d’accompagner les animaux. Mais j’ai 10 bœufs et 5 chevaux. En Amérique, on ne porte rien, on va partout avec le char.

Cher beau-frère, tu me dis que mon beau-père t’a dit de venir, il a bien raison. Si tu n’as pas bien de quoi faire là-bas, tu feras bien de venir. Mais moi je ne te dis pas de venir parce qu’il y en a qui ne se conviennent pas en Amérique, mais pourtant que moi je m’y plais bien. Si les pauvres de la Vernaz savaient ce que c’est que l’Amérique, ils vendraient le peu qu’ils ont pour venir.

Cher beau-frère, tu dis que tu ne veux pas vendre ton bien pour venir, tu fais bien mal. Quand tu auras vu l’Amérique, tu voudras te repentir, ou bien de mettre un procureur avant que de venir. Un homme de confiance qui puisse faire bien tes affaires, mais ce ne sera jamais si bien fait comme si c’était toi. Celui qui vient avec de l’or à présent, il gagne beaucoup. Avec cent francs en or, il fait trois cent cinquante francs monnaie du pays.

Enfin, cher beau-frère, tu feras comme il te semble le mieux, mais avant que de t’embarquer tu m’écriras et tu me diras le nom du bateau que vous prenez pour savoir quand vous devez arriver, pour qu’on puisse aller vous chercher à Colon.

Quand tu t’engageras avec l’agence, tu ferais bien de ne pas traiter pour vos matelas avec eux, parce qu’on ne donne que des mauvaises paillasses et des mauvaises couvertures qui ne servent à rien. Tu ferais bien mieux d’acheter un matelas ou deux à part XXXX et chacun une gamelle, cuiller et fourchette. Si tu ne fais pas comme ça, on vous prend 13 francs chacun pour paillasses et gamelles.

Cher beau-frère, quand tu viendras, si tu pouvais m’apporter un fusil de chasse à deux coups, tu me feras plaisir, et si tu pouvais apporter un fourneau à quatre marmites de Baigne, Haute-Saône, numéro 10. C’est un de mes camarades qui m’a prié de te le dire. Si tu pouvais lui faire ce plaisir, il te récompensera quand tu seras arrivé, mais tu n’as pas besoin de prendre les canons. Si tu l’amènes, tu le démonteras tout. Si on ne les démonte pas, on les brise tous en venant. On les roule comme si c’était des boules de quilles et bien les empailler.

Cher beau-frère, je crois que je t’ai assez dit pour que tu puisses comprendre ce que c’est que l’Amérique. Ce qu’il manque en Amérique, c’est le cidre. Pour avoir du vin, il faut planter la vigne ou bien acheter le vin. Cette année il y en a beaucoup. Mon beau-père en a déjà fait passablement cette année et du bon.

Cher beau-frère, tu donneras bien le bonjour à tous mes parents et tu leur diras qu’on se porte tous bien et que plus tard je leur écrirai. Et tu donneras le bonjour à tous mes amis, tu les connais aussi bien que moi. Tu donneras bien le bonjour à la famille de mon oncle Guérin, à la famille de Sous le Jadis, à mon compère François Pierre et à Vallet Curza, et tu lui diras pourquoi il ne vient pas en Amérique.

Et tu donneras bien le bonjour à la filleule d’Elie, la fille de Zacarie, et tu donneras le bonjour à la famille de ma tante Louise et de ma tante Julienne de la Plantaz.

Cher beau-frère, si tu m’apportes un fusil, tu m’apporteras des meilleurs qu’il y a. Tu t’informeras des fusils qui sont meilleurs à présent.

Cher beau-frère, je n’ai pas d’autres choses à te dire pour le moment jusqu’à ce qu’on ait le plaisir de se voir face à face. Je finis ma lettre en vous embrassant de tout mon cœur.

Je suis pour la vie ton ami,

Hauteville Jean-Louis

📄 Consulter la lettre originale (PDF)
(document d’archive, écriture manuscrite d’origine)

Préparer son départ pour l’Argentine

Dans cette lettre, Hauteville donne de nombreux conseils pratiques à son beau-frère avant le départ.

Le voyage

Il recommande de :

  • prévenir du nom du bateau
  • organiser l’arrivée à Colón
  • éviter certaines prestations proposées par les agences

👉 Exemple : ne pas acheter les paillasses fournies à bord, jugées de mauvaise qualité

Les objets à emporter

Les migrants doivent apporter :

  • outils
  • vaisselle (gamelle, cuillère, fourchette)
  • vêtements
  • parfois des objets à revendre

👉 Certains objets sont même demandés à l’avance depuis l’Argentine

Un voyage organisé mais incertain

Le départ repose sur :

  • des conseils de proches déjà installés
  • des choix personnels importants (vendre ou non ses biens)
  • une préparation matérielle indispensable

Conclusion

Cette lettre montre que :
➡️ partir en Argentine ne s’improvise pas
➡️ les migrants s’appuient sur l’expérience des anciens
➡️ et chaque détail compte pour réussir son installation

Vues : 1