La Vernaz – Jacques François Bouvet – 1829 – 1901
Colonie Hoker (Argentine) 6 juin 1899
Résumé
Dans cette lettre écrite le 6 juin 1899 depuis la colonie de Hoker, Jacques François Bouvet informe sa fille du décès de son épouse, survenu quelques jours plus tôt, et partage sa douleur face à cette perte. Il décrit les circonstances de la mort, les obsèques et l’estime dont la défunte jouissait auprès de la famille et des proches.
Après ces nouvelles tragiques, il aborde des questions patrimoniales et demande à sa fille de venir ou de donner procuration afin de régler le partage des biens laissés en Savoie.
Il conclut en transmettant des souvenirs et salutations à plusieurs proches et membres de la famille.
Note sur la transcription
Cette lettre a été transcrite mot à mot, dans le respect de l’orthographe, de la syntaxe et des formulations d’origine.
Les passages signalés par XXX ou XXXXX correspondent à des mots ou expressions illisibles ou impossibles à déchiffrer avec certitude.
La ponctuation et les majuscules ont été ajustées uniquement lorsque cela était nécessaire à la lisibilité, sans modifier le sens du texte.
Transcription
Colonie Hoker, le 6 juin 1899
Ma chère fille,
C’est avec une profonde et immense douleur que je t’écris. Le plus grand malheur qui puisse m’arriver, la plus grande douleur que je puisse éprouver est venue, hélas ! Ma compagne de tant d’années, la mère chérie, n’est plus. Samedi dernier, 3 juin, à 10 heures ½ du soir, Dieu l’a rappelée à Lui. Elle est partie, ma pauvre et chère épouse, mourant comme elle avait vécu, saintement et souriante.
Tous ses devoirs religieux ont été remplis et ce grand désastre a été l’affaire de 2 ou 3 jours : quelques crachementé de sang à la suite d’une indigestion et, au moment où tout le monde la croyait sauvée, elle meurt, te laissant sans mère et moi seul et désespéré.
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La famille entière était réunie au pied du lit mortuaire ; il ne manquait que toi et ton pauvre frère défunt, qu’elle est allée rejoindre.
Ma plus grande consolation est l’estime que ma chère compagne a su gagner de tout le monde. Morte en bonne chrétienne, aimée de tous, elle a été accompagnée à sa dernière demeure par tous les parents, amis, voisins et connus. Le convoi funéraire avait 2000 mètres de long sur 4 files. Dieu ait son âme et prions pour son repos.
J’ai fait part de notre malheur à tous les parents et amis que tu connais aussi bien que moi, sans oublier de me rappeler au bon souvenir de fils Jourdan de Thonon. Dis-lui que la pauvre défunte et moi ne l’avons jamais oubliée.
Laissons ce tant triste sujet que je ne puis aborder sans que les larmes me viennent aux yeux et parlons un peu de nos affaires.
Je n’ai plus le courage de m’occuper de mon bien et je veux vous donner ce qui vous revient, à tes frères et à toi.
📄 Page 3
Par conséquent viens recevoir ta part, peut-être viendras-tu mieux pour un héritage que quand tes parents t’ont prié de venir par amour pour eux.. Si tu ne viens pas, envoie pouvoir à quelqu’un qui recevra la part.
Dans ce dernier cas, la procuration devra être faite dans les formes et règles légales, autorisée par ton mari et accompagnée d’une traduction en langue espagnole faite à Paris par le Ministère des Affaires Étrangères.
Autre chose. Ne manque pas de m’envoyer la situation exacte, complète et détaillée de ce que j’ai laissé en Savoie. Que que le procureur m’envoie l’état de tout, avec pièces et reçus à l’appui. Je veux arranger cette chose-là en même temps que l’autre pour ne frustrer personne de ses droits et donner à chacun ce qui lui appartient, pas plus ni moins.
Ainsi, c’est bien entendu. Le plus promptement possible car je suis vieux déjà. Envoie-moi le détail de ce que j’ai laissé et viens pour hériter ou envoie ta procuration.
📄 Page 4
Ton frère Claude-Joseph me dit de te prier de le rappeler au bon souvenir de la chère marraine Madame Marguerite Peclet, veuve Matringe. Il cesse de parler d’elle et en a gardé le meilleur souvenir. Dis à cette bonne et chère personne que l’ami qui parlait avec elle sous le pommier des Modelay est parti pour toujours. Présente-lui mes respects et mes meilleurs souhaits de santé et félicités.
Je termine, je n’en puis plus. N’oublie aucune de toutes ces choses, écris-nous bien vite, reçois un baiser de ton malheureux père et un bonjour de tes frères et parents à toi et à toute ta famille.
Ton père inconsolable,
Georges François Bouvet
Adresse :
Al Señor Bouvet, Santiago François
Colonia Hoher
Puerto Colon
Entre Ríos
República Argentina
Amérique du Sud
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(document d’archive, écriture manuscrite d’origine)
Mourir en terre d’émigration : foi, famille et transmission
Cette lettre du 6 juin 1899 est l’une des plus émouvantes de la correspondance. Jacques-François Bouvet y annonce à sa fille la mort de son épouse, survenue après seulement quelques jours de maladie.
1. Une mort « chrétienne »
Bouvet insiste sur un point essentiel :
- sa femme est morte « saintement »
- elle a reçu les sacrements
- elle était entourée de toute sa famille
👉 Dans ces lettres, la manière de mourir est fondamentale :
mourir « en bonne chrétienne » est une consolation majeure.
2. L’importance du convoi funéraire
Bouvet décrit un enterrement impressionnant :
- présence de toute la communauté
- « convoi de 2000 mètres sur 4 files »
👉 Cela montre :
- l’intégration des familles savoyardes
- la solidarité des colonies rurales
3. Une famille dispersée mais unie
Un détail très fort :
- « il ne manquait que toi »
- et « ton frère défunt »
👉 La mort rappelle la réalité de l’émigration :
- des familles séparées
- des absences douloureuses
- des liens maintenus par les lettres
4. Le passage immédiat aux affaires
Après l’émotion, Bouvet aborde rapidement :
- la succession
- le partage des biens
- les procurations
👉 Cela reflète une réalité fréquente :
➡️ après un décès, il faut régler les affaires rapidement,
➡️ surtout dans un contexte international.
5. Héritage et appel au retour
Bouvet lance un appel clair :
- venir en Argentine pour toucher sa part
- ou envoyer une procuration officielle
👉 Avec une phrase très révélatrice :
➡️ « Peut-être viendras-tu mieux pour un héritage que… par amour »
Cela montre :
- une certaine amertume
- mais aussi la réalité des relations à distance
Conclusion
Cette lettre illustre trois dimensions essentielles de l’émigration :
➡️ la foi comme soutien face à la mort
➡️ la force du lien familial malgré la distance
➡️ et la nécessité de gérer concrètement les héritages entre deux continents
Hériter à distance au XIXᵉ siècle
Les lettres des émigrants montrent que la gestion des héritages entre la France et l’Argentine était souvent complexe et contraignante.
1. Deux solutions : venir ou mandater
Lors d’un décès, les héritiers avaient deux possibilités :
- se déplacer sur place pour recevoir leur part
- ou donner procuration à une personne de confiance
👉 Bouvet propose clairement ces deux options à sa fille dans cette lettre.
2. Des démarches administratives lourdes
Pour être valable, une procuration devait :
- être rédigée selon les formes légales
- être autorisée par le conjoint
- être traduite en espagnol
- parfois validée par les autorités françaises
👉 Bouvet précise qu’une traduction doit être faite à Paris par le Ministère des Affaires étrangères.
3. L’importance des preuves écrites
Les héritages nécessitent :
- des comptes détaillés
- des pièces justificatives
- des reçus
👉 Bouvet demande un état précis de ses biens restés en Savoie.
4. Le rôle du procureur
Un procureur (mandataire) gérait les biens à distance :
- il encaissait
- il payait
- il rendait des comptes
👉 Mais cela nécessitait une grande confiance, et pouvait entraîner des tensions.
5. Une urgence liée à l’âge et à la distance
Bouvet insiste sur la rapidité :
- « le plus promptement possible »
- « je suis vieux déjà »
👉 L’éloignement rendait toute démarche longue, d’où l’urgence de régler les successions.
Conclusion
Hériter à distance au XIXᵉ siècle demandait :
➡️ organisation
➡️ confiance
➡️ et rigueur administrative
Les lettres montrent que derrière les liens familiaux, il fallait aussi gérer des réalités juridiques complexes entre deux continents.
