La Vernaz – Jacques François Bouvet – 1829 – 1901

Colonie Hoker (Argentine), 22 février 1898

Résumé

Jacques François Bouvet explique son retard par les travaux de moisson et de battage. Il traite de questions financières liées à des billets et à une procuration, et donne des conseils pour régler ces affaires.
Il décrit une année agricole contrastée : bonne récolte de blé, mais maïs faible, vigne endommagée et dégâts causés par les sauterelles. Il mentionne également le changement de fermiers et les possibilités de travail en Amérique.
La lettre inclut un passage de la mère, évoquant avec émotion les progrès des membres de la famille installés et la prospérité des exploitations. Elle se termine par des salutations aux proches et des demandes de nouvelles du pays.

Note sur la transcription
Cette lettre a été transcrite mot à mot, dans le respect de l’orthographe, de la syntaxe et des formulations d’origine.
Les passages signalés par XXX ou XXXXX correspondent à des mots ou expressions illisibles ou impossibles à déchiffrer avec certitude.
La ponctuation et les majuscules ont été ajustées uniquement lorsque cela était nécessaire à la lisibilité, sans modifier le sens du texte.

Transcription

Colonie Hoker, le 22 février 1898

Chers beau-fils et filles,

Vous me pardonnerez le retard que j’ai pris pour vous répondre à votre lettre datée du 27 septembre ; je l’ai reçue le 27 décembre. Le moment de la moisson et du battage a fait que je n’ai pas eu le temps jusqu’à présent.

Grâce à Dieu, nous sommes tous en bonne santé ; je désire que la présente vous trouve de même.

Je vous envoie la quittance des billets que François tient contre vous, et en même temps qu’il te donne la note de ce qui n’a pas été payé et de ce qui est perdu. Les billets de la montagne, je t’avais dit, si tu voulais accepter la procuration ou un autre de confiance, tu ne m’as rien dit. S’il te donne les billets, il n’a guère besoin de procure. Enfin, par ta réponse, tu me le diras et tu me les enverras par une lettre certifiée, et je pense qu’il ne fera pas de difficulté.

Le proverbe dit que l’on prend plus d’abeilles avec du miel qu’avec du vinaigre.

Pour la récolte, il y a eu une belle récolte de blé, le maïs, très peu, les pommes de terre sont passables, la vigne a souffert de la moitié.
Nous avons eu un tas de sauterelles qui a fait beaucoup de mal, et nous ne sommes pas à la misère pour ça.

Maintenant, j’ai une feuille de papier timbré, s’il faut faire une procure tu le diras. S’il te remet les billets, il n’y a pas besoin pour les petites commissions.

Ce que vous prenez pour des colliers d’enfant, c’est des chapelets qui viennent de Jérusalem, des franciscains de l’association dont nous sommes, de la Croix de Notre Seigneur Jésus-Christ au Calvaire.

Pour cette année, nous changeons de fermier, c’est Trabichet Joseph, des Excoffons, Vailly, et son beau-frère Xavier Degenève. Ils ont plus de cent journaux de terre à semer pour les deux. Si vous étiez ici, vous auriez de quoi vous occuper sans beaucoup de peine et gagner de l’argent, pour accoucheuse et barbier.

Amen.

Chère fille, ta mère qui parle.

J’ai été, au premier jour de l’an, faire une promenade vers Célestin et l’Élie ; ça m’a réjoui le cœur de voir des belles maisons bien garnies de mobilier de tous, de beaux jardins, de maisons garnies de fleurs de toute qualité, d’arbres de beauté de fruits. J’aurais bien voulu en faire autant vers toi, mais c’est trop loin.

Maintenant, Jean-Louis Hauteville a eu 500 fanègues de blé (la fanègue pèse 100 kg) et Joseph 400 ; nous seulement rein que 150 à notre part, rien qu’un fermier. Célestin, je ne le sais pas.

Grâce à Dieu, toutes les familles de tes frères sont en bonne santé et saluent bien de leur cœur.

Tu n’oublieras pas le bonjour à Victor Morel et Jean-Louis Hauteville ; tu me diras comment ils vont, que je les embrasse de tout mon cœur, plus que ses deux amis. J’aime bien savoir les morts et ce qui se passe à la commune.

Que François te remette tout ce qui m’appartient et tu en feras le reçu de ce qui te donnera.

Cher beau-fils, aussitôt que tu auras reçu les billets de XXX François, tu me les enverras le plus tôt possible.

Pas autre chose pour le moment. À la prochaine lettre, je vous donnerai un autre détail.

Le bonjour aux parents et amis.

Pour la vie, ton père et ta mère, grâce à Dieu, encore en bonne santé.

Jacques François Bouvet

Joseph donne bien le bonjour à la rhabilleuse, sa marraine, ainsi qu’à XXX et toute la famille. Il fait plaisir d’entendre dire par ceux-là qui viennent en Amérique qu’elle a rhabillé et qu’elle est en bonne santé.

Beaucoup de compliments.

Lettre que Dieu te conduise.

Bouvet

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(document d’archive, écriture manuscrite d’origine)

Fanègues, journaux : comprendre les mesures agricoles

Les lettres des émigrants utilisent souvent des unités anciennes ou locales pour parler des récoltes et des terres.

1. La fanègue : une mesure de grain

Dans cette lettre, Bouvet écrit :

  • 500 fanègues de blé
  • 400 fanègues

👉 La fanègue est une mesure de capacité pour les céréales.
Ici, il précise lui-même :

➡️ 1 fanègue ≈ 100 kg

Cela permet d’estimer :

  • 500 fanègues = environ 50 tonnes de blé

2. Le journal : une mesure de surface liée au travail

Dans les lettres, les surfaces agricoles sont souvent exprimées en journaux.

Le journal correspond à la surface qu’un homme peut travailler en une journée
Le plus souvent :

  • avec une charrue
  • et une paire de bœufs ou de chevaux

Le journal n’est pas une unité fixe. Sa valeur change selon :

  • les régions
  • la nature du terrain
  • les conditions de travail

👉 En Savoie, il représente généralement 30 à 35 ares environ

Bouvet parle de « 100 journaux de terre » soir environ 30 hectares

3. Des exploitations très vastes

Ces chiffres montrent :

  • l’ampleur des terres en Argentine
  • bien supérieure aux petites exploitations savoyardes

👉 Exemple dans la lettre :

  • un fermier exploite plus de 100 journaux
  • plusieurs familles produisent des dizaines de tonnes de blé

4. Une agriculture de grande échelle

Contrairement à la Savoie :

  • terres vastes
  • production importante
  • travail organisé en fermage

👉 D’où l’insistance de Bouvet :
➡️ « vous auriez de quoi vous occuper sans beaucoup de peine »

Conclusion

Ces unités permettent de comprendre :

➡️ la richesse potentielle des terres argentines
➡️ le changement d’échelle pour les émigrants
➡️ et l’attrait économique de l’Amérique

Les sauterelles : un fléau des colonies agricoles

Au XIXᵉ siècle, les invasions de sauterelles constituent l’un des plus grands dangers pour les colons agricoles en Argentine.

1. Des invasions massives

Les témoignages décrivent :

  • des nuées immenses
  • un ciel parfois obscurci
  • des champs ravagés en quelques heures

👉 Dans cette lettre, Bouvet évoque :
➡️ « un tas de sauterelles qui a fait beaucoup de mal »

2. Des dégâts rapides et étendus

Les sauterelles s’attaquent à toutes les cultures :

  • maïs
  • vigne
  • légumes
  • jeunes pousses

👉 Résultat dans la lettre :

  • maïs très faible
  • vigne abîmée de moitié
  • récoltes globalement affectées

3. Une menace régulière

Ces invasions ne sont pas exceptionnelles :

  • elles reviennent certaines années
  • surtout dans les zones de grandes plaines

👉 Les colons doivent vivre avec ce risque permanent.

4. Une résistance malgré tout

Malgré les pertes, Bouvet précise :

➡️ « nous ne sommes pas à la misère pour cela »

Cela montre :

  • la capacité de production des terres
  • une certaine sécurité alimentaire
  • mais aussi une adaptation des colons aux aléas

5. Avant les moyens modernes de lutte

À cette époque :

  • pas de pesticides efficaces
  • peu de moyens de protection

👉 Les dégâts sont souvent subis, sans solution réelle.

Conclusion

Les invasions de sauterelles rappellent que :

➡️ la vie en Argentine reste incertaine
➡️ la nature peut anéantir une récolte
➡️ mais les colons s’adaptent et poursuivent leur installation

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