La Vernaz – Jacques François Bouvet – 1829 – 1901
Colonie Hoker (Argentine), 17 mars 1894
Résumé
Jacques François Bouvet autorise son gendre à conserver une somme d’argent et à régler les affaires avec son procureur, dont il critique le manque de transparence.
Il revient ensuite sur la mort tragique de son fils François, tué à la suite d’un acte de jalousie, et exprime une douleur profonde face à cette perte. Il transmet également des objets chargés de sens, dont un ruban religieux et des cheveux en souvenir du défunt.
La lettre évoque aussi les récoltes, marquées par une longue sécheresse, et se termine par des salutations familiales et des préoccupations persistantes concernant la gestion des biens en Savoie.
Note sur la transcription
Cette lettre a été transcrite mot à mot, dans le respect de l’orthographe, de la syntaxe et des formulations d’origine.
Les passages signalés par XXX ou XXXXX correspondent à des mots ou expressions illisibles ou impossibles à déchiffrer avec certitude.
La ponctuation et les majuscules ont été ajustées uniquement lorsque cela était nécessaire à la lisibilité, sans modifier le sens du texte.
Transcription
Colonie Hoker, le 17 mars 1894
Cher beau-fils et fille,
Je viens de recevoir ta lettre datée du 7 février 1894. Comme ta lettre datée du 21 juin 1893 me dit que tu as cinq cents francs et quelques centimes, je te donne le pouvoir de les garder jusqu’à ce que je te les demande et de régler toi-même avec mon cousin François XXX, mon procureur.
S’il veut te faire misère, tu m’enverras un timbre français et je ferai autrement. Qu’il se paie de ses peines et devoir sur tous les billets qui ont été payés, et ceux qui ont été perdus, puisque je suis sûr que les comptes avec moi, il les sait. Le juge ne condamnera pas sans des comptes rendus à moi-même et mes ordres.
Chère fille et beau-fils, pour ta lettre datée du 18 janvier 1894 parlant de la mort de François, celle qui y a écrit à la mairie ne savait de quelle mort il était mort. Oui, il est mort d’un mauvais coup, en traître. C’est la jalousie d’un Italien. À la fin du même mois, il réglait et venait à la maison ; il a vécu encore 21 jours après. Nous avons reçu deux lettres d’un ami qui y explique tout, sur les frontières du Brésil, à 180 lieues de nous, et l’ennui ne quittera qu’à la mort, pas plus loin.
Oui, il avait donné 20 francs à cacher à Albert un mois environ avant de partir, il les a repris. La première des choses en arrivant, il m’a fait cadeau d’un chapeau de paille de riz. La XXX, il l’a entreposé chez moi en attendant qu’il vienne payer 39 piastres nationales. Il m’a emporté deux livres français-espagnol, je ne les donnerais pas pour 30 francs.
Pour mon oncle Jean-Marie, si j’étais à La Vernaz, il ne lui ferait pas tant de mépris, car ça me fait mal au cœur. Il me semble que je ne peux pas le croire.
La Marthe, tu la remercieras du cadeau qu’elle nous a fait. Il a été bien venu, et nous tous en bonne santé. La Marie Hauteville n’a pas tant, qu’elle m’a dit hier, mais qu’elle embrasse Marthe et ses parents et amis. Elle a eu un garçon il y a deux mois.
Maintenant, voilà un ruban de la Notre-Dame de Luján qui a des indulgences pour toutes maladies. Surtout le mettre sur une femme qui est en couche et au bras pour quelque maladie que ce soit. Et voilà des cheveux, le souvenir de ton frère François.
On a commencé hier de vendanger ; les raisins sont bons et d’une quantité passable. On a resté six mois sans pluie. Il n’y a que huit jours que l’on a battu le blé ; on a rentré 700 sacs XXX XXX mesure de Thonon ; il ne vaut pas grand prix.
J’ai fait la feuille du procureur à part, que tu peux la couper pour aller devant le juge et refuser de lui rendre l’argent sans mes ordres.
Jacques François Bouvet
Chère fille, je peux jurer qu’il y a huit ans que je n’ai pas reçu de lettre du procureur. Alors j’avais demandé des comptes ; depuis je n’ai point reçu de réponse. Alors comment faut-il faire pour sortir les comptes ?
Tu donneras le bonjour à parents et amis et à tous ceux qui parlent de moi. Grâce à Dieu, vieux, mais tous en bonne santé. Aux XXX XXX surtout, ils sont du même âge que ta mère.
Mon oncle Jean-Marie, tu lui diras que je voudrais bien l’avoir dans mes bras ; il ne serait pas dans l’état où il se trouve, et envoie-moi quand il est né.
Ton père et ta mère, pas pour longtemps
Jacques François Bouvet
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(document d’archive, écriture manuscrite d’origine)
Objets envoyés : mémoire, foi et lien familial
Dans les lettres d’émigrants, certains objets envoyés ont une valeur bien plus forte qu’un simple cadeau. Ils sont chargés de mémoire, de foi et d’émotion.
- Les cheveux : souvenir du défunt
Dans cette lettre, Bouvet envoie :
« des cheveux, le souvenir de ton frère François »
Au XIXᵉ siècle, conserver ou envoyer des cheveux est une pratique courante :
- souvenir d’un proche décédé
- lien matériel avec un être aimé
- marque de deuil et d’attachement
C’est un geste profondément intime.
- Le ruban religieux
Bouvet envoie également :
un ruban de Notre-Dame de Luján
Ce type d’objet est :
- béni ou associé à un lieu religieux
- porteur de protection spirituelle
- utilisé contre la maladie ou lors des accouchements
Il recommande de le porter :
- au bras
- ou sur une femme en couche
- Une foi omniprésente
Ces objets montrent l’importance de la religion :
- protection du corps
- protection de la famille
- soutien face à la mort
Dans les lettres, la foi accompagne tous les moments de la vie.
- Maintenir le lien malgré la distance
Ces envois permettent de :
- rendre présent l’absent
- partager le deuil
- transmettre des croyances et des pratiques
Ils remplacent en partie la présence physique impossible.
Conclusion
Dans ces correspondances, les objets envoyés sont essentiels :
- ils relient les vivants et les morts
- ils portent la foi et les traditions
- ils maintiennent le lien entre deux continents
