Lettre Jacques François Bouvet à sa fille octobre 1887

La Vernaz – Jacques François Bouvet – 1829 – 1901

Colonie HOKER (Argentine), 22 octobre 1887

Résumé

Dans cette lettre écrite le 22 octobre 1887 depuis la colonie Hoker, en Argentine, Jacques-François Bouvet répond à sa fille restée en Savoie.
Il s’inquiète de ses difficultés à élever sa famille dans une maison humide et l’encourage vivement à venir s’installer en Amérique où, selon lui, la terre ne manque pas.
Il évoque également ses propres terres, l’arrivée prochaine du chemin de fer près de sa concession et les nouvelles de plusieurs connaissances du pays.
La lettre exprime à la fois l’attachement familial et la conviction que la vie serait meilleure pour eux en Argentine.

Note sur la transcription
Cette lettre a été transcrite mot à mot, dans le respect de l’orthographe, de la syntaxe et des formulations d’origine.
Les passages signalés par XXX ou XXXXX correspondent à des mots ou expressions illisibles ou impossibles à déchiffrer avec certitude.
La ponctuation et les majuscules ont été ajustées uniquement lorsque cela était nécessaire à la lisibilité, sans modifier le sens du texte.

Transcription

Colonie Hoker, le 22 octobre 1887

Chère fille,

Je m’excite de répondre à ta lettre datée du 12 septembre, que je viens de recevoir dimanche dernier, qui me fait bien plaisir de recevoir de vos nouvelles qui ne me paraissent pas trop bonnes.

Grâce à Dieu, les nôtres sont très bonnes. Nous sommes tous en bonne santé. Seulement XXX moi et ta mère nous sommes obligés de nous servir de lunettes pour lire.

Je désire que la présente vous trouve de même.

Tu me dis que tu ne peux pas élever ta famille. Le temps que vous serez dans cette maison humide de chez Nicoud, vous ne le verrez pas beaucoup.

Chère fille, tu lui en as demandé à François de l’argent ? Et s’il t’en donne, tu es obligée de lui faire un reçu.

J’attends la réponse d’une lettre, il y a un an, que j’ai envoyée où il doit m’envoyer les comptes. Quand je la recevrai, je lui répondrai de suite comment il faut faire à ton égard.

Je ne sais pourquoi il n’a pas répondu, si c’est par négligence ou par malice ou s’il n’y a plus de papier…

Je reçois le journal de Thonon, le Chablais et l’Écho du Salève tous les dimanches, où j’ai vu votre tempête qui ne m’a pas surpris. Et je vois plusieurs journaux de France qui annoncent la guerre prochaine.

Ainsi tu peux bien penser que tu serais bien plus à la misère si ton mari venait à partir.

Chère fille, maintenant j’avais dit sur une lettre qu’il ne fallait pas rester à la misère en Europe et je le répète : pourvu que vous puissiez venir.

C’est bon, ce n’est pas la terre qui manque et pour bien vivre avec la moitié moins de travail.

Nous ne pouvons pas tout travailler notre terrain. Je vais mettre un fermier pour l’année prochaine.

Tu donneras le bonjour à Cursat et sa femme et beaucoup de compliments.

Tu demanderas à Cursat s’il se rappelle que je lui disais que si je pouvais avoir un kilomètre carré de terrain, je serais content.

Dis-lui que nous avons un kilomètre de large sur deux de long, soit 600 journaux de Savoie.

Ainsi, venez si vous voulez. Je pense que ton mari ne porte rancune à personne.

Chère fille, tu me diras lesquels qui sont allés en Europe blaguer contre nous et que nous étions moqués de vos photographies. Tu me diras la vérité : lesquels ?

J’ai reçu une lettre datée du 3 février 1884 qui m’a dit bien quelque chose, mais je l’oublie, et je comprends les blagueurs et je vois leurs effets.

Tu me répondras de suite en me disant la vérité, autrement tu ne penseras plus à nous.

Pourtant nous sommes ton père et ta mère, et c’est pourtant pénible de savoir une fille si loin de nous.

Ainsi ne soyez pas si fière en entendant ceux qui ne savent pas avec quoi se laver les mains quand ils vont en Europe, parce qu’ils sont bien contents de revenir manger le pain d’Amérique.

Ta mère n’est pas étonnée de la mort de tes deux enfants et de ta tante. Elle a eu un aperçu et on lui a dit, il n’y a pas longtemps, que la maison de chez Nicoud était prête à tomber.

Et en même temps elle pleurait, et que nous sommes dans une toute neuve, et c’est sans vous fâcher.

J’ai vendu ma première vigne. Nous en avons planté une autre plus belle que nous n’en boirons que l’année prochaine.

Tout ce que je regrette, c’est mon pressoir.

La Françoise Borget te donne bien le bonjour et n’oublie pas son oncle Charles et son parrain Joseph Cursat, fils d’Alexandre.

Et pourquoi que personne ne m’a écrit la mort de sa mère ? Et pourtant elle a bien porté le deuil.

Et tu diras comment sa sœur Marie se porte et comment elle se conduit.

Elle ne sait pas si elle est plus bâtarde qu’elle.

On lui a dit que la Françoise que c’était déjà la borgne de Revroz qui était l’héritière.

De terre à terre nous sommes voisins de trois concessions.

Elle te fait bien des compliments ainsi qu’à tous ses parents.

Je te dirai que le chemin de fer passe sur mon terrain. Il est commencé. Nous sommes à trois cents mètres de la gare.

Tu prendras patience pour lire mon écriture parce que ma main commence à devenir lourde et je suis pressé pour effeuiller la vigne.

Je finis en attendant des nouvelles promptes de La Vernaz, des amis qui sont morts.

Tu feras bien des compliments à mon ami Victor Morel et à Jean-Louis mon XXX.

Et ta mère recommande : fais bien des compliments à ta tante Marie et à toute la famille.

On dit que Victor était veuf.

Nous tous joints, ainsi que l’Élie et Jean-Louis, pour vous souhaiter une bonne prospérité, toute dévouée à Dieu.

Ton père et ta mère
Jacques François Bouvet

Mon adresse :
Colonie Hoker
Confédération Argentine
Province d’Entre Rios
Amérique du Sud
par Vila Colon

📄 Consulter la lettre originale (PDF)
(document d’archive, écriture manuscrite d’origine)

Jacques-François Bouvet décrit la taille de sa propriété. Il écrit :

« Dis-lui que nous avons un kilomètre de large sur deux de long, soit 600 journaux de Savoie. »

Ce détail permet de comprendre la réalité des colons savoyards en Argentine.

 

  1. Une indication sur la taille des terres

Bouvet explique que sa propriété mesure :

  • 1 km de large
  • 2 km de long

Soit environ 2 km², c’est-à-dire 200 hectares.

Pour un paysan savoyard du XIXᵉ siècle, c’est immense.

À titre de comparaison :

Lieu

Surface moyenne

Petite exploitation savoyarde (1850)

3 à 8 hectares

Bonne ferme en Chablais

10 à 15 hectares

Concession agricole en Argentine

50 à 200 hectares

Cela explique pourquoi beaucoup d’émigrants écrivent à leur famille :

« La terre ne manque pas en Amérique. »

 

  1. Le « journal de Savoie »

Bouvet convertit lui-même la surface en mesure savoyarde pour être compris.

Un journal de Savoie29,5 ares (0,295 hectare).

Donc :

600 journaux ≈ 177 hectares

Ce qui correspond très bien aux 200 hectares approximatifs qu’il décrit.

Il a donc traduit la surface dans l’unité que sa famille comprenait.

 

  1. Le contexte de colonisation

Dans les colonies agricoles d’Argentine (Santa Fe, Entre Ríos, etc.), les terres étaient souvent attribuées ainsi :

  • 100 à 200 hectares par famille
  • Paiement progressif
  • Parfois remboursé par les récoltes

Les colons européens (Suisses, Savoyards, Italiens) recevaient :

  • Une maison simple
  • Du bétail
  • Une parcelle cultivable

C’est ce système qui a permis la création de colonies comme :

  • Esperanza (1856)
  • San José
  • Villa Urquiza
  • Colón
  1. Le chemin de fer : autre indice historique

Bouvet écrit aussi :

« Le chemin de fer passe sur mon terrain… nous sommes à trois cents mètres de la gare. »

C’est un indice très intéressant :

Dans les années 1880, l’Argentine construit un vaste réseau ferroviaire pour :

  • Exporter les céréales
  • Développer les colonies agricoles.

Pour un colon, avoir la gare proche signifie :

  • Vendre plus facilement
  • Transporter les récoltes
  • Voir la valeur de la terre augmenter.

Bouvet en est visiblement très fier.

  1. Ce que révèle la lettre

Cette lettre montre bien trois choses typiques des correspondances d’émigrants :

  1. Encourager la famille à venir
  2. Montrer que la terre est abondante
  3. Prouver que la situation est meilleure qu’en Europe

Quand Bouvet écrit :

« Ce n’est pas la terre qui manque »

Vues : 10