Lettre Jacques François Bouvet à son beau-fils et sa fille avril 1892

La Vernaz – Jacques François Bouvet – 1829 – 1901

Colonie Hoker (Argentine), 16 avril 1892

Résumé

Dans cette lettre écrite le 16 avril 1892 depuis la colonie Hoker Marmol, Jacques-François Bouvet répond à son beau-fils qui envisage de venir s’installer en Argentine.
Il lui conseille de vendre ses biens en Savoie et d’apporter de l’or afin de profiter des conditions économiques du pays.
La plus grande partie de la lettre est consacrée à une longue liste d’objets, outils agricoles, vêtements et graines qu’il recommande d’emporter pour faciliter l’installation dans la colonie.

Note sur la transcription
Cette lettre a été transcrite mot à mot, dans le respect de l’orthographe, de la syntaxe et des formulations d’origine.
Les passages signalés par XXX ou XXXXX correspondent à des mots ou expressions illisibles ou impossibles à déchiffrer avec certitude.
La ponctuation et les majuscules ont été ajustées uniquement lorsque cela était nécessaire à la lisibilité, sans modifier le sens du texte.

Transcription

Colonie Hoker Marmol, le 16 avril 1892

Cher beau-fils et fille,

Je réponds à votre lettre datée du 22 février, que j’ai reçue le 10 avril, qui nous fait grand plaisir de recevoir de vos nouvelles, que vous êtes en bonne santé. Grâce à Dieu, pour le moment nous sommes de même.

Cher beau-fils, comme tu te décides de venir en Amérique, je pense que vous êtes tous les deux bien d’accord, que vous n’ayez pas de reproches à vous faire. Ainsi vous me dites que vous ne voulez rien vendre que votre mobilier et récolte. Ne le faites pas, parce qu’il vous en repentira.

Vends tout ce que tu pourras et tu peux donner à crédit à l’intérêt et laisser au bon procureur général qui puisse vendre ce que tu ne vendras pas. Parce que pour retourner vendre, tu en mangerais la moitié.

Quand même qu’il te semblerait que tu donnerais à bon marché, tu gagneras toujours si tu apportais de l’or ici. 100 francs valent environ 350 francs papier d’ici. Comme qu’il en soit, je suis persuadé qu’une fois que vous aurez senti l’Amérique, vous ne retournerez plus habiter La Vernaz.

Ici, les plus petites récoltes, on ne s’aperçoit pas de la misère, ni en peu ni en rien. Le travail est bien moins pesant et le climat très sain.

Cher beau-fils et fille, je ne vous dis pas de venir pour que je n’aie point de reproche, en tous les cas que cela ne vous plaise pas. Mais si j’étais serré à La Vernaz, je me desserrerais promptement.

Ainsi vous me comprenez : la concession que le fermier quitte cette année vous est gardée jusqu’à ce que je reçoive une prompte réponse de OUI ou NON, afin que je puisse vous réécrire avant votre départ.

Si vous pouviez partir contre le 15 octobre, vous arriveriez juste pour les moissons.

Cher beau-fils, vous avez beau jeu de venir : vous trouverez de quoi manger et du travail, la terre ne manque pas. Je ne le fais pas pour les autres, on le fait bien pour vous.

Et pour l’argent qu’il y aura vers François, vous prendrez tout, qu’il ne reste rien, et vous lui ferez un reçu que vous signerez tous les deux pour moi et vous prendrez le double signé de lui. Je vais lui écrire qu’il vous le prépare.

Maintenant pour le mobilier que tu as, emporte tes fouissoirs pour travailler les pommes de terre et deux hoyaux, une pelle carrée et une ronde à puiser.

Ton fourneau (n’oublie pas les tuyaux) et ses ustensiles, une caisse acier, une pelle.

S’il y a moyen pour nous aussi une caisse et une pelle à feu de 28 à 29 centimètres de diamètre XXX.

Si vous avez une chaudière à lait, prenez-la.

Tu ferais bien de ne pas venir sans une selle à monter, des fois par occasion en campagne, parce que je suis sûr que tu en auras besoin.

N’oublie pas tes outils de barbier, parce que tous les dimanches matin tu gagneras 2 ou 3 piastres et des jours de révision davantage.

Apporte deux ou quatre brides de char XXXX, courroies en cuir. Deux petits colliers de ceux que l’on se sert pour la charrue, les cornes le moins large que possible. Il ne faut ni avalons ni cahuettes XXX.

Prends aussi toutes cordes de chanvre et autres, ne les vends pas, elles te serviront bien. Aussi les chaînes de char, petites ou grandes, encaisse-les.

Pour le linge, prends tout ce qui est bon. Malgré que l’on n’a point de neige l’hiver, les tricots sont bons et autres bons linges, ne les vends pas. Les habits de femme de laine, ils se gardent d’une année à l’autre. Le meilleur est le coton bleu et toutes les couleurs pour chemises et autres, parce qu’ici les chemises de toile vous ne les portez pas longtemps XXX.

Maintenant si vous avez de la toile, faites-la faire pour faire des sacs et vos draps de lit, ne les donnez pas pour rien. Emmenez les sacs : ce sont les greniers de l’Amérique.

Les sacs d’ici se font de la même façon que ceux de riz, quatre fois plus longs et tiennent 5 fanègues. Les sacs de riz qui coûtent 1 franc vaudraient ici 4 or, feraient une piastre.

Pour vos chaussures, ne faites point faire de souliers cloués à l’avant-pied avec du fer : ils ne valent rien. La chaleur brûle le cuir. Prenez vos vieux qui vous serviront pour venir, au lieu de faire acheter des bottes de fabrique qui sont clouées avec des chevilles : c’est les meilleures.

Les chapeaux de feutre ici sont chers et ne valent pas ceux d’Europe.

Cher beau-fils et fille, les garde-robes qui sont nécessaires ici, vous les prendrez, les remplir de linge, lui couper les deux jambes et faire deux cordons avec les planches pour garantir les portes. La corniche, la démonter et la mettre dans une autre malle ou on en fait une ici. Maintenant Josué est au quart avec nous pour le moment. Le livre, il l’a apporté.

S’il nous faut une autre chose, je vous le dirai par une autre lettre avant votre départ.

Les plantes qu’il a apportées, elles ont toutes repris, que celles du mal de ventre et point de consoude. Les groseilles, il en a repris une. Les baguettes de groseilles, il faut les planter dans une pomme de terre et apporter de la graine. La consoude et celle du mal de ventre, demandez les plantes à leur patron.

À présent s’il y a des pommes nouvelles, un kilo ou deux. Les autres graines des haricots et salades à votre fantaisie, et des choux, des fois en changer, ici on a nos graines. Si vous pouviez avoir quelques baguettes de vigne rouge, de bons plants bien noirs.

Vous informerez au château de Grandlieu, leur faire rappeler de moi que je leur vendais du bois et que je me recommande depuis l’Amérique.

Donnez le bonjour au frère Berthet et à la mère Charron à la rue Vallon Thonon et les charger des baguettes de vigne bon rouge et quelques-unes de blanc. Les planter dans une rave ou pomme de terre XXX.

Cher beau-fils et fille, si vous pouvez apporter chacune un tablier de coton cadrillé à tes belles-sœurs, ils ne seraient pas perdus. Parce qu’elles sont d’un grand cœur. Elles ont de quoi ces filles pour venir. Fais leur des chapeaux.

J’oubliais du bégon de ouargne, ce que tu pourras. J’en ai encore, mais c’est le meilleur onguent. Et un cornet de pois de pesse et de la graine de pesse pour essayer.

Maintenant je viens de fouiller les vieilles lettres d’après tous les bagoux qu’il s’est passé.

Vendez tout et ne laissez rien s’il se peut.

Cette lettre tu la mettras dans ton portefeuille pour venir. Des fois la douane fait des embarras. Que c’est tout pour toi et pour tes parents. Ce n’est pas pour négoce. C’est pour l’émigration.

La Marie m’a dit que ta tante Julienne perdait avec XXX. Je croyais n’avoir rien à faire. Demande-lui un détail. Comme c’est je rembourserai tout XXX.

Le bonjour à parents et amis, à la famille Cursat. Je suis bien content de savoir que ses moulins vont bien.

À Jean-Louis Hauteville, comme il est veuf, qu’il vienne nous rejoindre. Ses filles seraient d’abord placées.

Je finis en vous souhaitant une bonne chance pour venir travailler avec nous. Peut-être que la fortune vous attend.

Votre père et mère qui vous attendent avec espoir,

Bouvet Jacques François

📄 Consulter la lettre originale (PDF)
(document d’archive, écriture manuscrite d’origine)

Ce que Bouvet recommande d’emporter

  1. Outils agricoles

Bouvet insiste beaucoup sur les outils, car ils sont difficiles ou chers à trouver dans la colonie.

  • fouissoirs pour les pommes de terre
  • hoyaux (outils de sarclage)
  • pelles (carrée et ronde)
  • colliers de charrue
  • brides et courroies pour les chars
  • cordes de chanvre
  • chaînes de char

Ces objets représentent l’équipement de base pour exploiter une concession agricole.

  1. Équipement domestique

Il conseille aussi de transporter ce qui peut servir dans la maison :

  • fourneau et tuyaux
  • chaudière à lait
  • caisses en fer ou en bois
  • sacs de toile

Il précise même que les sacs sont les « greniers de l’Amérique », car ils servent à stocker les récoltes.

  1. Vêtements et textiles

Les textiles européens sont considérés comme de meilleure qualité.

Bouvet recommande d’emporter :

  • linge de maison
  • tricots
  • habits de laine
  • coton pour chemises
  • chapeaux de feutre

Il déconseille certains types de chaussures, car la chaleur abîme rapidement le cuir.

  1. Objets utiles pour gagner de l’argent

Il pense aussi aux activités secondaires :

  • outils de barbier, qui permettent de gagner quelques piastres le dimanche.

Cela montre que les colons combinaient souvent plusieurs métiers.

  1. Plantes et graines

Les migrants transportaient aussi des plantes pour recréer leurs cultures.

Bouvet demande notamment :

  • groseilliers
  • vignes
  • haricots
  • choux
  • pois de “pesse”
  • consoude et plantes médicinales

La technique qu’il mentionne — planter les boutures dans une pomme de terre pour le transport — était courante.

  1. Objets pour passer la douane

Il recommande de garder la lettre dans le portefeuille pour montrer que les objets transportés sont :

« pour l’émigration et non pour le négoce ».

Cela évite les taxes douanières.

Ce que révèle cette lettre

Cette lettre montre très concrètement :

  • la préparation matérielle d’un départ vers l’Argentine,
  • les difficultés d’approvisionnement dans les colonies,
  • l’importance du réseau familial pour accueillir les nouveaux arrivants.

Elle constitue donc un témoignage rare sur l’organisation pratique de l’émigration savoyarde vers l’Argentine à la fin du XIXᵉ siècle.

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