La Vernaz – Jacques François Bouvet – 1829 – 1901
La Plata (Argentine), le 30 mai 1890
Résumé
Dans cette lettre écrite à La Plata le 30 mai 1890, François Bouvet donne de ses nouvelles et décrit la situation difficile que traverse l’Argentine.
Il explique que la vie devient de plus en plus chère, que le travail manque et que la monnaie perd sa valeur.
Il évoque la misère qu’il voit autour de lui, avec des familles sans travail ni ressources.
Célibataire, il dit s’en sortir encore, mais envisage de quitter l’Argentine pour chercher de meilleures conditions ailleurs, peut-être en Afrique.
La lettre se termine par des salutations à la famille et l’indication de son adresse à La Plata.
Note sur la transcription
Cette lettre a été transcrite mot à mot, dans le respect de l’orthographe, de la syntaxe et des formulations d’origine.
Les passages signalés par XXX ou XXXXX correspondent à des mots ou expressions illisibles ou impossibles à déchiffrer avec certitude.
La ponctuation et les majuscules ont été ajustées uniquement lorsque cela était nécessaire à la lisibilité, sans modifier le sens du texte.
Transcription
La Plata, le 30 mai 1890
Salut chers frères et sœurs, toute la famille.
Cher frère,
Je viens t’écrire deux mots pour savoir de tes nouvelles, en même temps pour t’en donner des miennes. Je me porte très bien et je désire que ma présente lettre vous trouvera tous de même, toute la famille.
Cher frère, tu m’excuseras du long retard que j’ai mis pour t’écrire, mais tu sais bien que ce n’est pas de mauvaise volonté. C’est bien malheureux quand on ne sait ni lire ni écrire et qu’il faut prier Pierre et Paul.
Cher frère,
En même temps je viens te raconter des nouvelles de ce qui se passe en Amérique aujourd’hui. En Amérique, ça va bien mal. C’est toujours pire en pire. La misère y est complètement. Toutes les marchandises sont bien chères et l’on ne gagne pas beaucoup, car il faut tout acheter au prix de l’or et l’on gagne du papier qui ne vaut rien du tout.
Pour moi je n’ai pas trop à me plaindre, car je suis seul et je n’ai ni femme ni enfants à nourrir. Je n’ai que moi-même. Mais je vois tous les jours, devant mes yeux, des pères et mères et des enfants qui souffrent de la faim, qui n’ont pas d’argent et qui ne trouvent pas de travail, sans pouvoir se retourner en France. On se fait pitié de voir XXX cela, la misère qu’il y a maintenant dans la République d’Argentine.
Figure-toi ce que c’est que l’Amérique Argentine : on ne peut pas se payer seulement un verre de vin le dimanche. On paie jusqu’à cinq francs une bouteille de vin qui ne vaut pas la piquette de chez nous. Nous, ici, on la paie dix francs.
Enfin, si ça continue comme ça, je me déciderai à changer de pays. J’ai tout l’idée de prendre la direction de l’Afrique. Je gagnerai davantage là-bas que non pas ici, et j’aurais l’avantage de boire du bon vin, au lieu qu’ici je ne bois que de l’eau.
Pas autre chose à te dire pour le moment. Je finis ma lettre en vous serrant la main cordialement à tous, à toute la famille et à tous ceux qui parlent de moi.
Ton frère, ton dévoué
François
Je te salue, cher frère, ainsi que toute la famille, jusqu’au plaisir de se revoir en bonne santé.
Voici mon adresse :
Señor Basset frères
Jardinera en La Plata
Diagonal 73 esquina 11 y 55
Para entregar a Bouvet François
América del Sud
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(document d’archive, écriture manuscrite d’origine)
La lettre de François Bouvet est écrite au moment de la grande crise économique argentine de 1890. L’effondrement du système financier provoque une forte inflation, la chute de la monnaie et un chômage important. Les difficultés décrites dans la lettre — hausse des prix, salaires payés en papier sans valeur et misère croissante — correspondent exactement à la situation que traverse alors le pays. Quelques semaines plus tard éclatera à Buenos Aires la Révolution du Parc, qui entraînera la chute du président Juárez Celman.
La lettre de François Bouvet, écrite à La Plata le 30 mai 1890, correspond très précisément à une période de grave crise économique en Argentine, connue sous le nom de crise de 1890 ou crise de la Baring (du nom de la banque britannique impliquée).
- Une crise financière majeure
Dans les années 1880, l’Argentine connaît une forte croissance :
- construction de chemins de fer,
- immigration européenne massive,
- spéculation foncière et urbaine.
Cette expansion repose en grande partie sur des capitaux étrangers, surtout britanniques. En 1890, le système financier s’effondre lorsque la banque Baring Brothers de Londres, très engagée dans les investissements argentins, se trouve au bord de la faillite.
Conséquences immédiates :
- chute de la monnaie,
- inflation très forte,
- faillites d’entreprises,
- chômage massif.
- La situation décrite dans la lettre
Les observations de François Bouvet correspondent exactement à cette crise.
Dans sa lettre, il écrit notamment que :
- tout est très cher
- on gagne du papier qui ne vaut rien
- les marchandises se paient au prix de l’or
- beaucoup de familles souffrent de la faim
- il n’y a pas de travail
Ces phrases décrivent très bien la dévaluation du peso papier et l’inflation qui frappent alors le pays.
Son exemple du vin est également révélateur :
il explique qu’une bouteille coûte jusqu’à cinq francs, voire dix francs, ce qui montre l’augmentation spectaculaire des prix.
- Une crise sociale
La crise provoque aussi une agitation politique importante.
En juillet 1890, quelques semaines seulement après la lettre, éclate à Buenos Aires la Révolution du Parc, une insurrection contre le gouvernement du président Miguel Juárez Celman. Celui-ci devra démissionner.
La lettre de François Bouvet est donc écrite au moment exact où la situation devient explosive.
- Ce que révèle cette lettre sur l’immigration
Le témoignage est particulièrement intéressant pour comprendre la réalité vécue par certains immigrants européens :
- beaucoup étaient venus attirés par les promesses de prospérité,
- certains se retrouvent confrontés à une économie instable,
- certains envisagent même de repartir vers d’autres destinations.
François Bouvet écrit d’ailleurs qu’il songe à partir en Afrique, ce qui montre que les trajectoires migratoires pouvaient être très mobiles.
- Un document historique
Cette lettre est un témoignage direct de la crise de 1890, vu par un immigrant savoyard installé en Argentine.
Elle montre :
- la perception quotidienne de la crise,
- l’inflation ressentie dans la vie de tous les jours,
- les inquiétudes des migrants face à l’avenir.
