La Vernaz – Jacques François Bouvet – 1829 – 1901

Colonie Hoker (Argentine), 23 mars 1890

Résumé

Dans cette lettre écrite le 23 mars 1890 depuis la colonie Hoker, Jacques-François Bouvet donne des nouvelles de la famille et encourage plusieurs proches restés en Savoie à venir s’installer en Argentine.
Il explique qu’il a réservé de la terre et du blé pour accueillir les nouveaux arrivants et qu’une maison est en construction près de la sienne.
La lettre évoque aussi des affaires familiales, des dettes en suspens et des nouvelles du village.
Bouvet décrit enfin la vie agricole dans la colonie et souligne que l’Amérique reste pour lui une terre favorable pour les familles et les enfants.

Note sur la transcription
Cette lettre a été transcrite mot à mot, dans le respect de l’orthographe, de la syntaxe et des formulations d’origine.
Les passages signalés par XXX ou XXXXX correspondent à des mots ou expressions illisibles ou impossibles à déchiffrer avec certitude.
La ponctuation et les majuscules ont été ajustées uniquement lorsque cela était nécessaire à la lisibilité, sans modifier le sens du texte.

Transcription

Colonie Hoker, le 23 mars 1890

Ma chère fille,

Je viens de recevoir ta lettre datée du 13 février 1890 que nous avons reçue avec grand plaisir de tes bonnes nouvelles, mais avec grande tristesse de la mort de Jean Degenève.

Tu diras à la Marie qu’elle ne se décourage pas de venir. Elle ne risque rien. Tout le monde aura pitié d’elle et de sa famille.

J’ai arrêté de la terre pour travailler avec char, chevaux, bœufs, charrue, herse, et on y fait la maison à présent tout proche de nous. Mais va savoir si elle arrivera pas trop tard parce qu’on commence à semer au mois d’avril et nous gardons du blé pour eux, Jean-Louis Hauteville et Frédéric Bidal.

On t’envoyait 1000 francs pour la migration pour les faire venir.
Chère fille, pour le vieux nous avons été deux fois pour le prendre avec le char. Nous ne l’avons pas encore vu parce que tout le monde qui le connaît le voudrait garder. Mais il va venir avant peu chez nous.
La première fois qu’il est arrivé à la place, il a d’abord réclamé « L’ami Bouvet, où est-il ? » Ce jour-là je n’étais pas.

Pour les commissions que tu pourrais donner à la Marie, si elle ne les prend pas par ta mère, ces commandes, du seigle noir en grain pour accoucher (ça se prend à la pharmacie), n’oublie pas la graine ou plante de groseille, et le chervil.

Albert me dit, si elle pouvait lui apporter une bonne couverture de cheval en laine, elle serait remboursée en arrivant.

Chère fille, grâce à Dieu nous sommes tous en bonne santé. Je désire que la présente vous trouve de même toute votre famille.

Pour ce qui regarde la scie à bois de Survoy, s’il vient quelque chose à ta mère tu la retireras parce que ce n’est pas vendu à personne. Ta mère t’en fait cadeau. Ainsi retire comme le fait elle-même pour l’acte des Longet Joseph. Il a bien été oublié. Il ne leur vient pas. Et les 45 francs qu’ils doivent, s’ils ne les paient pas tant pis pour eux parce qu’on ne leur doit rien. Au contraire je ne crois pas avoir fait tort à personne. Il y en a pourtant beaucoup qui m’ont fait tort.

Alexandre Duc, si son tour et la meule rouge que le coutelier de Thonon m’avait donnée vont toujours bien, quand est-ce qu’il les a payés ?

La Véronique Morel ne pourra pas dire cette année qu’elle a de la piquette car il y a du bon vin cette année en Amérique. Viollaz, leur patron, voulait leur payer 5 francs les 20 livres de raisin sur place.

Chère fille, nous sommes consorts, moi et ta mère et toute la famille, frères et belles-sœurs, donnent le bonjour à tous ceux qui parlent de nous, parents et amis, particulièrement : Victor Dulinage, Jean-Louis Hauteville, Cursat, dis-lui que s’il connaissait l’Amérique il y a longtemps qu’il serait venu.

Chère fille, pour l’argent qu’il y a, fais-le donner.
Tu feras un billet et les intérêts tu ne les paieras pas.

Mais toutes les années règle-les par écrit année après année pour qu’il n’y ait rien à dire après moi.

On parle souvent de mademoiselle Rupard. Je tiens les journaux. Je n’avais pas encore vu qu’elle était morte. La première fois que tu vas à Thonon donne-lui le bonjour pour moi et ta mère. Après Dieu elle lui doit sa guérison et nous pensons bien à elle. Si tu la connais fais bien attention à ses avis.

N’oublie pas mon oncle Jean-Marie.

Je finis en te souhaitant une bonne fortune et de prospérité, ainsi que tous tes frères et belles-sœurs vous donnent le bonjour.

Ton père et ta mère
Jacques François Bouvet

Post-scriptum

À la place je suis arrivé le 25 mars, Dieu merci c’est moi. C’est la première fois que je vois ton beau-père. On s’est reconnus des deux côtés.

Chère fille, dis à Marie Hauteville qu’elle vienne sans peur. Ta mère désire bien du coton à filer pour des bas.

Bouvet

📄 Consulter la lettre originale (PDF)
(document d’archive, écriture manuscrite d’origine)

Le passage où Bouvet écrit : « On t’envoyait 1000 francs pour la migration pour les faire venir » est historiquement très intéressant. Il montre comment les migrations familiales se finançaient réellement entre la Savoie et l’Argentine.

1 – Le coût d’un voyage vers l’Argentine

Dans les années 1880-1890, un voyage complet vers l’Argentine coûtait environ :

Étape

Prix approximatif

Train ou diligence jusqu’au port (Le Havre, Marseille, Gênes)

40 à 80 francs

Traversée en bateau

250 à 400 francs

Nourriture + frais de voyage

50 à 100 francs

Transport intérieur en Argentine

50 à 150 francs

Total moyen : 350 à 700 francs

Donc 1000 francs permettaient :

  • de payer le voyage d’une famille
  • ou de plusieurs personnes

C’était une somme importante. Pour comparaison :

Métier

Salaire annuel vers 1885

ouvrier agricole

350–500 francs

domestique

200–300 francs

bon artisan

700–900 francs

Donc Bouvet envoie plus d’une année de salaire paysan.

2 – La migration en chaîne

La lettre montre un mécanisme très typique :

1️⃣ un premier membre part
2️⃣ il s’installe et obtient de la terre
3️⃣ il envoie de l’argent
4️⃣ la famille le rejoint

On appelle cela aujourd’hui : « migration en chaîne« . C’est exactement ce que Bouvet tente de faire.
Il écrit aussi : « nous gardons du blé pour eux »
Cela signifie :

  • nourriture assurée
  • travail déjà prévu
  • installation préparée.

3 – L’installation prévue

Bouvet précise : « j’ai arrêté de la terre pour travailler… et on y fait la maison »
Cela veut dire :

  • terrain réservé
  • maison en construction
  • matériel agricole prêt :
    • char
    • chevaux
    • bœufs
    • charrue
    • herse

C’était la condition pour convaincre les familles de partir.

4 – L’argument principal : les enfants

Un autre passage est révélateur : « on ne peut pas trouver un pays où les enfants s’en viennent mieux qu’en Amérique » C’est un argument très fréquent dans les lettres d’émigrants.

Les colons observent :

  • plus de nourriture
  • moins de promiscuité
  • moins de maladies infantiles

Donc ils écrivent souvent que : les enfants grandissent mieux en Amérique.

5 – Un document précieux

Cette lettre montre trois réalités importantes :

1️⃣ les réseaux familiaux d’émigration
2️⃣ l’investissement financier des colons installés
3️⃣ la préparation concrète de l’arrivée des migrants

Peu de documents montrent autant de détails pratiques.

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