La Vernaz – Jacques François Bouvet – 1829 – 1901

Colonie Hoker (Argentine), 7 juin 1895

Résumé

Jacques François Bouvet aborde des questions administratives liées à un billet et à une procuration, en demandant des démarches précises auprès d’un juge de paix.
Il donne ensuite des nouvelles familiales marquées par plusieurs décès rapprochés, dont ceux de proches parents, et évoque le deuil qui touche la famille.
La lettre évoque également les conditions de vie en Argentine, avec une sécheresse ayant réduit les récoltes, ainsi que la situation de certains membres de la famille.
Il envoie enfin un ruban de Notre-Dame de Luján et termine par des nouvelles affectueuses, notamment à propos de l’éducation de sa petite-fille.

Note sur la transcription
Cette lettre a été transcrite mot à mot, dans le respect de l’orthographe, de la syntaxe et des formulations d’origine.
Les passages signalés par XXX ou XXXXX correspondent à des mots ou expressions illisibles ou impossibles à déchiffrer avec certitude.
La ponctuation et les majuscules ont été ajustées uniquement lorsque cela était nécessaire à la lisibilité, sans modifier le sens du texte.

Transcription

Colonie Hoker, le 7 juin 1895

Voilà 15 jours de pluie qui a retardé la lettre. Elle part le 24.

Cher beau-fils et fille,

Vous me pardonnerez le retard que j’ai pris de vous répondre. Je croyais devoir dire que l’église, tout près de nous, serait finie pour la bénir et pour aller à la messe. Mais il y a eu du retard.

Nos nouvelles, grâce à Dieu, nous sommes tous en bonne santé, ainsi que toute la parenté, frères et belles-sœurs. Ils vous donnent bien le bonjour.

Je désire que la présente vous trouve de même. La famille de Hauteville se porte très bien, ainsi que l’Élie. Ils ont acheté quatre concessions cette année. La Françoise Borget vous donne bien le bonjour et elle demande des nouvelles de sa sœur Marie, où elle est et ce qu’elle fait.

Pour le billet que Claude-François XXX tient contre vous, s’il y a moyen qu’il me l’envoie. Il y a Pierre Frézier et sa femme qui vont pour habiter l’Europe. Il faut m’envoyer la manière qu’il faut faire pour qu’il m’envoie le billet ou qu’il te le donne pour me l’envoyer. J’ai encore la feuille de papier timbré que vous m’avez envoyée. Maintenant, qu’il fasse le plaisir de ma part de vous faire un brouillon pour procure, pour sortir le billet et les comptes.

Demandez à Alexandre Vulliez, juge de paix au Biot. S’il veut, il vous donnera les renseignements valables ou s’il y a moyen de retirer la procure. En même temps, à François, je lui fais une lettre. Vous apercevrez bien s’il la reçoit pour l’affaire avec François et Drandran, chose qui ne m’étonne pas trop parce qu’il n’a pas un caprice comme nous autres.

Mon oncle ne m’a jamais rien dit, mais je sais qu’à la mort de ma tante il y a eu grand combat. Mon oncle a gardé le secret et fait pénitence, et Dieu lui aura pardonné.

Maintenant, la mort de la Judith et celle de mon oncle ont été proches. Dieu les a bien délivrés des mains des bourreaux. Toute la parenté porte le deuil.

Pour Josué, il a été à Santa Fé, il n’y est plus. Il ne peut pas faire une année à la même maison, tantôt ici, tantôt là. Voilà Josué.

Si Sansot et Vicaire n’ont d’autre industrie que venir avec Josué, je pense bien rester sous le beffiaux.

Chère fille, ta mère a reçu un ruban de Notre-Dame de Luján. C’est la longueur de la Notre-Dame. Je te l’envoie. Que Dieu et la Sainte Vierge vous bénissent tous et votre famille. Ta mère, si elle est en bonne santé, et tous les deux, l’année prochaine pour y aller en pèlerinage. On n’est pas encore inscrit. Il y a 150 lieues de chez nous. Il faut compter 80 piastres pour bateau et chemin de fer. Si on fait des emplettes, c’est en sus.

Pour la récolte, nous avons eu une grande sécheresse. Les blés ont donné peu. Les maïs sont à peu près. La vigne n’a pas tant donné mais bon. Enfin, pas autre chose pour le moment.

Vous donnerez le bonjour à parents et amis, surtout à Jean-Louis Hauteville et à Victor Morel que je sais bien fâché de la perte qu’il a faite. Il aurait peut-être dû, il y a trois ans, venir en Amérique. Il aurait autant gagné.

J’oubliais la Marie Hauteville qui donne le bonjour à tous ses parents et sa mie Marthe. Elle s’attend de jour en jour du fruit nouveau. Ils se portent tous bien, toute la famille.

Chère fille, sur la lettre que j’envoie à François, je ne fais pas connaître que je sais que mon oncle et Judith sont morts dans 13 jours. Je leur donne le bonjour comme vivants, pour savoir s’il me l’enverra ou pas.

Tu me l’enverras au plus tôt possible, parce qu’aussitôt que Pierre Frézier de Vailly a vendu, il part pour lui charger pour régler avec François.

En attendant le plaisir de recevoir de vos nouvelles,

Vos dévoués,
Votre père et mère, grâce à Dieu en bonne santé pour le moment.

Jacques François Bouvet

Le grand plaisir que ta fille nous fait, en nous souhaitant la bonne année, de voir qu’elle commence bien de s’instruire. Il faut qu’elle continue. Il fait plaisir que les petits enfants apprennent bien. Ici, en Amérique, les écoles sont fréquentes. Petite fille, à Dieu.

Ton grand-papa Bouvet

En bordure de page :
Pardon pour l’écriture. La main me tremble.
Lettre, que Dieu te conduise à bonne fin

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(document d’archive, écriture manuscrite d’origine)

Le juge de paix et les démarches à distance

Dans cette lettre, Bouvet demande à sa famille de s’adresser au juge de paix du Biot.

Au XIXᵉ siècle, le juge de paix est un acteur local essentiel :

  • il règle les petits litiges
  • il valide des documents officiels
  • il aide à établir procurations et démarches juridiques

Pour les émigrants, ces procédures sont indispensables.
À distance, ils doivent :

  • donner pouvoir à un proche
  • faire rédiger des actes officiels
  • suivre leurs affaires restées en Savoie

Ces démarches sont souvent longues et compliquées, d’où l’importance d’un intermédiaire de confiance.

Notre-Dame de Luján, un grand lieu de pèlerinage

Bouvet envoie un ruban de Notre-Dame de Luján, symbole religieux très important en Argentine.

Situé à environ 150 lieues de la colonie, ce sanctuaire est :

  • l’un des principaux lieux de pèlerinage du pays
  • un centre de dévotion très populaire

Les fidèles y viennent pour :

  • demander une protection
  • remercier pour une guérison
  • confier leur famille

Le ruban envoyé est considéré comme protecteur, notamment pour les malades ou les femmes en couche.

Il montre l’importance de la foi dans la vie des émigrants et le lien spirituel maintenu avec leurs proches.

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