La Vernaz – Jacques François Bouvet – 1829 – 1901
Le fils – Célestin François Bouvet – 1856 – 1942
Colonie Neuve de San José (Argentine), 9 avril 1909
Résumé
Célestin Bouvet écrit à sa sœur pour lui donner des nouvelles de sa famille, en détaillant les mariages, les enfants et les activités de chacun.
Il évoque aussi la vie quotidienne, le travail agricole et les conditions économiques, avec des récoltes globalement bonnes mais fragilisées par les sauterelles et la sécheresse.
La lettre donne également des indications précieuses sur les prix agricoles et le commerce local.
Elle se termine par des salutations et quelques informations ajoutées en marge, preuve du souci de remplir entièrement la lettre.
Note sur la transcription
Cette lettre a été transcrite mot à mot, dans le respect de l’orthographe, de la syntaxe et des formulations d’origine.
Les passages signalés par XXX ou XXXXX correspondent à des mots ou expressions illisibles ou impossibles à déchiffrer avec certitude.
La ponctuation et les majuscules ont été ajustées uniquement lorsque cela était nécessaire à la lisibilité, sans modifier le sens du texte.
Transcription
Colonie neuve de Saint Joseph, avril 9 de 1909
Madame,
Marie Louise Bouvet de Hauteville, La Vernaz
Ma chère sœur, puisque tu daignes de m’écrire, je (me) fais un devoir de te répondre.
Chère sœur, je te dirai que j’ai reçu ta lettre le 1er avril. Elle nous a fait grand plaisir de savoir que vous êtes tous en bonne santé et que vous avez de bonnes récoltes. Crois-le, chère sœur, que j’en suis content.
Chère sœur, tu me dis que ta fille est mariée, c’est bien fait, pourquoi (parce que) la vie d’une fille est si difficile à garder. C’est mieux de les laisser mariées. Ce que je désire, c’est qu’elle soit une aimable épouse et un modèle de famille. Mais dis-moi donc comment s’appellent tes enfants.
XXX garçon, il me semble le voir. Il est de taille médiocre pour son âge et il se passe souvent le mouchoir sous le nez pour faire prendre la direction aux moustaches. Eh bien, dis-lui que je dis qu’il soit obéissant et aimable envers vous, car il n’y a pas de plus agréable que ces qualités-là.
Eh bien, maintenant parlons de ma famille. Je crois déjà te l’avoir parlé et dit comme ils s’appellent. Eh bien, ma femme s’appelle Constantine Conte. Les enfants comme il suit : la première Françoise Victoire, la deuxième Christine Marie, la troisième Elie Marie. Les garçons : le quatrième François Célestin, le cinquième Albert Natalio ou bien Noël.
La Françoise a 5 enfants. Elie est mariée il y aura 2 ans le 11 mai. Dix mois et demi après elle a eu un garçon. Mais malheureusement, il est mort huit jours après sa naissance. Maintenant, elle en a un autre qui a un mois aujourd’hui. Celui-ci se porte bien. Il a une bonne voix, il se fait bien entendre. Christine n’a pas d’enfant encore. Elle s’est mariée le 24 octobre passé. Ces deux-ci sont mariées avec deux cousins. Le mari d’Elie s’appelle François Bouchet, charpentier de profession. Celui de Christine, c’est Paul Bouchet. Celui-ci est agriculteur et négociant d’animaux (des Bouchet de La Baume).
Le garçon François travaille de charpentier avec son beau-frère qui a une charpenterie en gros. Il a un moulin pour scier les bois. Ils sont quatre pour travailler. Il a du travail pour longtemps.
Natalio est parti pour le service le 18 mars passé. Son service est pour un an. Il a déjà envoyé deux lettres. Il dit qu’il est bien. Ils ont quatre repas par jour et bonne nourriture. Il est du bataillon 3 (ingénieur), compagnie de sapeurs ou bien Sapador.
Maintenant, chère sœur, combien reste-t-on à la maison pour faire le travail ? Tu diras, vous êtes encore moins que nous, c’est avec raison.
Nous avons un petit domestique de 10 ans qui est moitié blanc et moitié noir. Cela vous fait rire, je l’entends. Eh bien, le père est noir comme une marmite et la mère est blanche et blonde, une charmante personne. C’est une Italienne. Maintenant, il n’est pas moitié blanc et moitié noir.
Chère sœur, tu me dis que tu fais vieille. C’est avec raison puisque tu as l’âge. Moi, je le sens déjà car je vais accomplir les 53 ans le 15 mai. Par bonheur, la Constantine est encore plus dégourdie que moi. Je voudrais bien que tu la voies. Je réponds que tu la trouverais aimable, elle a un bon cœur. Elle n’est pas médisante, non, pas du tout. Je ne le dis pas pour me flatter, non.
Vois-tu, quand on s’est mariés, je l’aimais beaucoup. Maintenant, je l’aime encore davantage. Tout ce qu’il y a, qu’on est faibles de vue les deux, le restant on le laisse courir.
Chère sœur, tu me demandes des nouvelles de notre sœur Elie. Elle se porte bien. Elle se fait beaucoup vieille. Les cheveux qui ne sont pas blancs sont jaunes. Elle se donne trop de cassements de tête pour les autres. Pour dire plus court, tout le monde craint sa langue.
Chère sœur, permets-moi de retourner avec toi un petit moment. Et Joseph, ton mari, qu’est-ce qu’il dit ? Est-ce qu’il a déjà fait une escabelle pour mettre à côté du fourneau pour passer l’hiver ?
Moi, je sens le rein et les bras. En hiver il faut labourer et semer le blé et le lin. Je ne peux pas m’asseoir à côté du fourneau.
Maintenant, parlons un peu des négoces. Vous me dites que vous avez de bonnes récoltes. Nous aussi, principalement ces deux années. Cette année, nous avons récolté 126 hectolitres de blé, 10 d’avoine et 89 de lin. Le prix est pour battre le blé et l’avoine à 75 sous pour les 100 kilos et 100 sous pour le lin. Ce qui fait en tout 183,89, cent huitante-trois pièces et 89 sous.
La vente par hectolitre : blé $8,40, avoine $4,50, lin $9,65. En remerciant Dieu, la récolte est bonne et le prix encore meilleur. Le blé vaut deux pièces de plus que les autres années.
Si ce n’était que ces maudites sauterelles, on pourrait faire quelque chose. On ne peut pas en faire une description exacte. Le bruit qu’elles font quand elles viennent et s’en vont, c’est comme le vent qui passe à travers des arbres sans feuilles. Quand elles sont petites, elles sont en telle quantité qu’on peut dire qu’il y en a 50 par mètre carré. Elles forment un cordon de 1, 2 et 3 kilomètres et qui passe pendant 10 et 15 jours de continu. Maintenant, vous pouvez croire que tout ce qu’il y a élevé reste dévoré, du jardinage, légumes, tout y passe.
Nous avons une sorte de maïs qu’on appelle (amert). Si l’on a la chance qu’il ne mette pas la fleur avant qu’elles s’en aillent, on peut dire qu’on en aura un peu. Par surcroît, nous avons la sécheresse. Que ferons-nous des animaux cet hiver ? Il y a 4 mois qu’il ne tombe pas de pluie pour rassasier la terre.
Tu me dis que Jean-Louis dit qu’il y a tout tempêté. Ce n’est pas vrai. Le plus gros qu’il y a tombé, la grêle, c’est à deux heures de nous autres. Heureusement, nous autres, il y a bien 11 années qu’elle ne nous a pas fait du tort.
Les animaux gras ont un bon prix. Les bœufs valent 45 à 50 pièces chacun. Les vaches de 30 à 32 $ pièce pour le lait, selon les vaches elles valent davantage. Les poules valent 70 sous chaque. Les œufs, 63 sous la douzaine, monnaie d’ici.
La commission de Hauteville François à sa tante Borget, je la ferai.
Comme il me reste peu de place, je vous dirai qu’il faut m’envoyer un peu plus de nouvelles, pourquoi (parce que) nous sommes loin.
Recevez nos sincères salutations et donnez bien le bonjour à tous ceux qui s’intéressent pour nous.
Ton frère Bouvet
Texte en bordure :
Caramba, j’oubliais de te dire que Joseph et sa famille se portent bien. Il a 3 enfants mariés.
Basil Martin du Biot est mort le 2 février.
Excuse la mauvaise écriture.
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(document d’archive, écriture manuscrite d’origine)
Écrire jusqu’au bout de la page
Dans cette lettre, Célestin écrit : « comme il me reste peu de place » et ajoute encore du texte en bordure.
Au début du XXᵉ siècle :
- le papier est précieux
- les envois sont longs et coûteux
- chaque lettre est importante
👉 Résultat : les correspondants utilisent tout l’espace disponible
On retrouve souvent :
- des textes serrés
- des ajouts en marge
- des lignes écrites dans tous les sens
Une logique d’économie
Chaque lettre doit contenir :
- un maximum de nouvelles
- des informations familiales
- parfois plusieurs messages
👉 car une réponse peut mettre des mois à arriver
Conclusion
Ces lettres ne sont pas seulement des messages :
➡️ ce sont de véritables « paquets d’informations »
➡️ optimisés pour ne rien perdre de l’échange
