La Vernaz – Jacques François Bouvet – 1829 – 1901
Le fils – Célestin François Bouvet – 1856 – 1942

Colonie Neuve San José (Argentine), 8 mai 1892

Résumé

Célestin Bouvet écrit à sa sœur et à son beau-frère pour leur donner des nouvelles détaillées de la colonie.
Il évoque la santé fragile de son épouse ainsi que plusieurs maladies dans la famille, notamment une fièvre grave ayant touché plusieurs proches. Malgré ces difficultés, il souligne que la situation s’améliore.
Il décrit ensuite les récoltes, marquées par des résultats contrastés selon les cultures. Les pommes de terre avaient été très abondantes les années précédentes, mais la récolte en cours s’annonce plus incertaine en raison des conditions climatiques.
Il encourage ses correspondants à venir en Argentine, tout en les mettant en garde contre les dépenses inutiles et en leur donnant des conseils précis sur les objets à emporter.
La lettre se termine par des nouvelles familiales, des salutations et l’expression d’une attente forte de retrouvailles.

Note sur la transcription
Cette lettre a été transcrite mot à mot, dans le respect de l’orthographe, de la syntaxe et des formulations d’origine.
Les passages signalés par XXX ou XXXXX correspondent à des mots ou expressions illisibles ou impossibles à déchiffrer avec certitude.
La ponctuation et les majuscules ont été ajustées uniquement lorsque cela était nécessaire à la lisibilité, sans modifier le sens du texte.

Transcription

Colonie Neuve de Saint Joseph, le 8 mai 1892

Chers beau-frère et sœur,

Je prends la plume en main pour vous faire à savoir des nouvelles de ces colonies qui ne sont pas toutes bonnes pour le moment. Mais nous espérons qu’elles viendront bonnes, s’il plaît au Tout-Puissant, le Dieu des forces.

Chers parents, c’est pour vous dire que la santé n’est pas très bonne chez nous, car ma femme, ma chérie, a pris un coup de froid les derniers jours du mois d’avril et qui s’en sent encore. Mais nous espérons que cela ira toujours contre le mieux, pourquoi (parce que) je l’ai fait transpirer.
Mais le restant de la famille se porte très bien.
Je désire que ma lettre vous trouve tous en bonne santé. C’est mon désir.

Chers parents, les autres nouvelles, c’est que les récoltes n’ont pas été trop bonnes : le blé, en parlant majorité, nous pouvons dire qu’il y en a la moitié moins que l’année d’avant et qu’il s’est piqué, c’est-à-dire en mie, et qu’il se pique encore.
Les pommes de terre, je crois vous l’avoir dit sur la lettre de ma chère marraine, que nous en faisions deux récoltes par année. Les deux récoltes passées, c’était une abondance, surtout l’avant-dernière, qu’il y en avait qui pesait cinq cents grammes. Vous me direz que je dis trop grosse, car je l’entends. Mais non, je ne vous mens pas, car je peux vous en donner des preuves par monsieur Pierre Frézier de la commune de Vailly. C’est lui-même qui les a vendus et c’est mon beau-frère qui les a achetés.

Cette récolte-ci, ce ne sera pas de même parce qu’elles ont mal commencé.
Premièrement, elles n’ont pas toutes levé à cause de la chaleur.
Secondement, il est survenu une grande pluie qui en a fait périr beaucoup et même, il y a des particuliers qui n’auront pas même les semences.
Mais moi, j’espère tant, en avoir à vendre, à cause de la quantité que j’en ai semé.
J’en ai semé cent soixante arrobes, c’est-à-dire, pour que vous me compreniez mieux, c’est quarante sacs.
Nous sommes bientôt près à les creuser, c’est-à-dire à la première gelée qui va les finir de mûrir. Le maïs est très bon cette année-ci.

Enfin, cher beau-frère et sœur, pour ne vous être pas trop long dans mes discours, je ne vous en dirai pas plus loin dans ces articles d’agriculture. Je vous en parlerai d’ici un instant.

Chers beau-frère et sœur, parlons un peu de la maison paternelle. Mon père et ma mère se portent très bien maintenant, grâce à Dieu. Mais il y a passé un moment, c’était plutôt un hôpital qu’une maison particulière.
Premièrement, mon père a pris mal à une jambe.
Ma belle-sœur Philomène a eu une couche bien mauvaise dont l’enfant est mort après avoir reçu le saint baptême. Après cela, elle a attrapé une fièvre typhoïde qui l’a presque emmenée. Mais grâce à Dieu et à ma mère qui l’a bien soignée, elle a pu en réchapper.
Troisièmement, le fils aîné de mon frère Joseph a pris la même fièvre et en même temps. Maintenant, grâce à Dieu, ils sont tous en bonne santé, surtout Josué qui met une tête, comme l’on dit des fois, comme un jeune homme et qui est très content d’être venu en Amérique. Tout le regret qu’elle a c’est de n’être pas venu plus tôt et qui a su nous dire que c’était très certain que vous viendrez aussi vous promener, mais pas pour rester.

Maintenant, chers beau-frère et sœur, puisque vous avez cette idée-là, selon m’a dit mon frère Albert par une lettre qu’ils ont reçue, que vous alliez venir pour voir si le pays vous convenait et qu’après vous retourneriez en Europe pour vendre vos biens.

Et bien mon cher beau-frère, moi je vous dirai autrement, mais ce n’est pas pour vous solliciter à venir, car je ne voudrais pas que vous eussiez du regret d’être venu, mais voyez ce qui va vous arriver quand vous serez ici, vous serez comme les autres personnes, bien contentes d’être venues, car s’il faut retourner pour vendre, vous aurez des dépenses que vous n’auriez pas.

Cher beau-frère et sœur, puisque vous avez cette idée-là, sans doute vous avez bien vu la lettre que j’ai envoyée à ma marraine. Et bien, repassez-la de nouveau et vous en prendrez des informations de monsieur Pierre Frézier et de sa dame Blandine Fillon qui vont partir le 15 du mois et qui vous diront la vérité, car c’est des personnes qu’on peut croire. Ce n’est pas de ceux-là qui s’ennuient à parler pour passer le temps.
Mais ils ne vous solliciteront pas pour venir, j’en suis sûr.

Cher beau-frère, si vous venez, ce que je vous avertis, c’est de ne pas vendre vos habillements tant d’hiver comme d’été, car ici ils viennent bien. La charrue, vous n’avez pas besoin d’en apporter, pourquoi (parce que) ici nous employons celles-là qui tiennent seules. Les autres meubles de terre, si vous les apportez, vous en quitte de les acheter.

Cher beau-frère, puisque vous venez, veuillez bien me faire le service de m’amener un fourneau du numéro dix, Lavigne Haute-Saône, comme celui qu’a amené Marie Hauteville à son frère Jean-Louis et je vous le rembourserai ici.
Si par hasard vous vous trouvez trop chargé, veuillez bien le recommander à monsieur Pierre Frézier de Vailly que je viens de vous parler. Il y a un moment qu’il m’a dit qu’il le ferait en même temps. Il m’a dit que je mette seulement la lettre à la poste à son départ, parce qu’il va débarquer à Gênes et séjourner quelques jours à Turin.

Cher beau-frère, peut-être je vous serai déjà long dans mon écriture. Je finirai en vous disant que notre famille est composée de huit personnes, à savoir : moi, trois filles et deux garçons, dont le plus jeune aura quatre ans le vingt-deux de ce mois-ci, et mon beau-père qui vit avec nous parce qu’il s’est mis en pension.

Je vous dirai que le sieur Degenève Jean Edian est mort. Il l’ont mené enterrer le vingt-huit du mois d’avril.

Chère sœur, tu donneras bien le bonjour à ma chère marraine ainsi qu’à toute la famille et parenté. Tu lui diras que j’ai su par mon frère Albert qu’elle m’avait envoyé une lettre, mais je ne l’ai pas reçue.

Je finirai ma lettre car c’est déjà minuit moins le quart. C’est temps d’aller reposer.

Vous donnerez bien le bonjour à tous ceux-là qui demanderont de mes nouvelles. Vous n’oublierez pas François Hauteville, dit Raguet, et si ma filleule se comporte bien et que je lui dis qu’elle respecte toujours son père et sa mère.

Et bien, chers parents, je vous dirai que nous sommes tous contents que vous veniez. Depuis le plus petit jusqu’au plus grand, se réjouissent de connaître cet oncle et cette tante d’Europe qui vont venir, jusqu’à mon beau-père qui en est content que la famille se réunisse une autre fois.

De moi, qu’en dirai-je, je suis comme une personne qui se sent un peu mal et qui prend une purge. Après qu’il est rétabli, il est gai, joyeux et content, car je le suis que vous sortiez de ce pays où chaque fois qu’il tombe la pluie, qu’on regarde si les rochers ne viennent pas en bas ou si la pluie n’a pas fait de ravins.

Enfin, je finirai en vous donnant une poignée de main et vous laissant le bonsoir. Que le bon Dieu vous donne la force et le courage.

Votre très humble serviteur et dévoué frère,
Bouvet Célestin

Si c’est possible, faites réponse à mon adresse, c’est la même que celle de mon père.
C’est-à-dire : Amérique du Sud, République Argentine, Provincia Entre Rios, Villa Colon, Colonia San José, Bouvet Célestin.

Aujourd’hui j’ai vu mon frère Albert à la place de la Colonie qui m’a dit qu’il avait mis la réponse du petit Mami et de Guérin Bouvet à la poste.

Cher beau-frère, je vous dirai que le fourneau que je vous ai recommandé, c’est un fourneau à quatre marmites avec tuyaux.

En plus, Jean-Louis Hauteville m’a dit de vous dire si c’était possible de lui apporter une horloge des grosses, bien aplombée.

Je finis en vous disant au revoir.

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(document d’archive, écriture manuscrite d’origine)

Le quotidien des colons en Argentine

Cette lettre montre une réalité concrète : une vie faite d’adaptation permanente

Une agriculture incertaine

Les colons doivent faire face à :

  • des récoltes variables
  • des conditions climatiques difficiles
  • des pertes parfois importantes

👉 même avec de bonnes années, rien n’est garanti

Des conditions de vie exigeantes

La vie quotidienne est marquée par :

  • les maladies
  • le travail constant
  • l’éloignement des proches

➡️ les familles doivent s’organiser seules

Une volonté de réussir

Malgré tout :

  • les colons continuent à investir
  • ils cultivent davantage
  • ils encouragent leurs proches à les rejoindre

👉 preuve d’un certain optimisme

Conclusion

Cette lettre montre que :

➡️ la vie en Argentine est difficile mais pleine d’espoir
➡️ les colons s’adaptent aux contraintes
➡️ et construisent progressivement leur avenir

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